Nous commençons à nous élever sur les hauteurs de Jesus del Monte. Les maisons ont meilleure apparence: elles ont toujours un seul étage, mais sont hautes et en pierre, avec des pavés de marbre et des toits en tuiles, des cours pleines de gazon et d'arbres; et par les grilles des grandes fenêtres, hautes et larges, on voit un mobilier élégant, une double rangée de fauteuils, et des dames bien mises faisant jouer l'éventail.

Arrivé au sommet, on jouit d'une vue admirable. Voilà la Havane, ville et faubourg; le Morro, avec ses batteries et son phare; la ligne de fortifications qu'on nomme la Cabaña et Casa Blanca; le château d'Ataves, tout auprès, un parfait cône tronqué, fortifié au sommet; le château del Principe, plus lointain et plus élevé, et autour de tout cela «le désert gris et mélancolique du vieil Océan.» Non, non! il est toujours jeune! l'Océan bleu, brillant; il donne la joie au cœur, il inspire! Ai-je jamais contemplé une vue aussi grandiose? La vue de Québec, du pied des cataractes de Montmorency, peut rivaliser avec celle-ci, mais ne la dépasse pas. Pour moi, je préfère la Havane, car rien, pas même le Saint-Laurent, si large qu'il soit, ne peut remplacer cette mer, l'horizon sans bornes, la vue des voiles qui brillent dans la distance, les larges contours du port, et ces longs bras qui l'embrassent.

Je reviens par le Paseo de Tacon, que je parcours dans toute sa longueur; cette promenade, bien plantée, n'a pas moins de trois milles d'étendue; elle s'étend depuis le champ de Mars, qui est hors des murs, à un grand jardin où il y a une fontaine et une statue, et qui est tout rempli des arbres et des fleurs les plus admirables. Aucune ville en Amérique ne possède une aussi belle avenue. Comme beaucoup d'autres choses à la Havane, elle porte le nom du général Tacon, dont l'énergie a tant fait pour la belle colonie espagnole.

Les surnoms à la Havane. — Matanzas. — La Plaza. — Limossar. — L'intérieur de l'île. — La végétation.

Les Cubains ont un goût prononcé pour les noms bien ronflants. Chaque boutique, jusqu'à la plus humble, a son nom particulier. On leur donne les noms du soleil, de la lune, des dieux, des déesses, des demi-dieux et des héros; des fruits, des fleurs, des pierres précieuses; des noms favoris de femmes, avec des additions pleines de fantaisie; et enfin les noms de toutes les perfections possibles, de tous les plaisirs des sens et de l'esprit. Les prisons et les hôpitaux ont tous leurs noms plus ou moins patriotiques; les douze canons du Morro ont ceux des apôtres. Chaque ville a le nom d'un apôtre ou d'un saint, ou de quelque objet sacré. Le nom complet de la Havane, en l'honneur de Christophe Colomb, est San Cristobal de la Habana; celui de Matanzas est San Carlos Alcazar de Matanzas. Il est singulier que l'île elle-même ait défié toutes les tentatives faites pour en changer le nom. Elle avait été solennellement baptisée de celui de Juana, d'après la fille de Ferdinand et d'Isabelle; puis de Ferdinand, d'après ce monarque lui-même; puis de Santiago d'Ave Maria, mais on est toujours revenu au nom indien de Cuba. Pour satisfaire les goûts hyperboliques de la race qui l'a conquise, on se contente de dire, dans les cérémonies et les grandes occasions, la siempre fidelisima isla de Cuba.

Comme il n'y a pas de plantations à voir à la Havane, je pris le parti d'aller à Matanzas; tout autour de cette ville, les travaux sont en pleine activité dans cette saison. Un bateau à vapeur quitte la Havane tous les soirs à dix heures, et arrive à Matanzas avant le jour; la distance par mer est de cinquante à soixante milles.

Le steamer part ponctuellement à dix heures et sort du port. Les eaux noires sont illuminées par la lumière phosphorescente. Le câble qui retient les vaisseaux à l'ancre se dessine comme un filet d'argent. Chaque bateau, qui glisse silencieusement de vaisseau à vaisseau, de rivage à rivage, laisse un sillon d'argent derrière son gouvernail, et soulève à l'avant un flot argenté, pendant que les rames soulèvent de l'argent liquide qui s'écoule et retombe dans la profondeur opaque de l'eau. Une fois sorti du port, je m'endors et ne me réveille qu'à trois heures du matin dans la baie de Matanzas.

Nous mettons à l'ancre à un mille environ de la jetée; de petits bateaux viennent nous chercher et nous conduisent à la ville. Matanzas diffère de la Havane par le genre de constructions, les voitures, les coutumes, la largeur des rues, et a moins l'air d'une ville des tropiques. Elle a environ vingt-cinq mille habitants, et est située au point où deux petites rivières, le Yumuri et le San Juan, qu'on traverse par de beaux ponts de pierre, se jettent dans la mer. La ville se trouve ainsi divisée en trois parties. Les vaisseaux restent à l'ancre à deux ou trois milles de la cité; celle-ci est sur un terrain uni et brûlant, mais les collines environnantes sont pittoresques et fertiles. À l'ouest de la ville s'élève une chaîne qui borde la mer, et qu'on nomme le Cumbre; on va y admirer de très-beaux points de vue.

Dans ma première promenade, je rencontrai une troupe de coolies portant, sous un soleil ardent, des pierres pour bâtir une maison, sous les yeux d'un surveillant assis à l'ombre. Ils sont nus jusqu'à la ceinture, avec des pantalons de coton courts qui s'arrêtent au genou. Quelques uns de ces hommes sont fortement, un ou deux même puissamment constitués; mais beaucoup paraissent très-frêles. On m'informe, ce que j'avais déjà entendu dire à la Havane, que l'importateur de coolies reçoit deux mille francs par tête de l'acheteur, et que celui-ci doit donner aux coolies vingt francs de gages par mois, qu'ils peuvent réclamer tous les mois, si cela leur convient; ils sont tenus au service pour huit ans, et, pendant cette période, assujettis aux travaux ordinaires qu'on demande aux esclaves. Ils sont, dit-on, plus intelligents et peuvent faire un travail plus varié que les noirs. Il ne serait pas bon de fouetter un coolie. Ils ont, sur la dignité de leur personne, des opinions qui ne leur permettent pas de se soumettre à la dégradation d'un châtiment corporel. Si un coolie est fouetté, il faut que quelqu'un meure, ou le coolie lui-même, car ils sont terriblement enclins au suicide, ou celui qui a ordonné la punition, ou quelque autre personne, ce qui revient à peu près au même dans leurs étranges principes de châtiment indirect. Néanmoins, la valeur de la main-d'œuvre à Cuba est telle, qu'un habitant est prêt à donner deux mille francs en argent comptant, pour la chance de pouvoir imposer huit ans de travail à vingt francs par mois à un homme qui parle une langue étrangère, qui adore d'autres dieux, qui considère le suicide comme une vertu, et qui est gouverné par des lois morales tout autres que celles de son maître, sans compter que sa valeur est encore diminuée par les chances de mort naturelle, de maladie, d'accidents, de fuite, de punition, imposée par les lois du pays, qu'il peut d'autant plus facilement violer qu'il ne les connaît ni ne les comprend.

La Plaza est, dans le style ordinaire, un jardin clos avec des murailles; devant s'élève le palais du gouvernement. C'est ici, dans ce lieu si beau et en plein soleil de midi, que tomba, il y a quatorze ans, sous le feu des soldats espagnols, le patriote et poëte, l'un des rares poëtes populaires de Cuba, Gabriel de la Concepcion Valdez. Accusé d'être à la tête d'un mouvement organisé pour délivrer les esclaves, qui jeta la terreur à Cuba en 1844, il fut condamné à mort et fusillé. Son nom et son histoire sont populaires à Cuba. Il était surtout connu sous le nom de Placido, sous lequel il écrivait. C'était un homme de talent et un brave, mais c'était un mulâtre!