Je pars en chemin de fer pour Limossar; en quittant Matanzas, nous nous élevons sur un plan incliné; la baie et la cité s'étendent au-dessous de nous. La baie est profonde sur le bord occidental, sous les hauteurs du Cumbre, et c'est là que les vaisseaux se tiennent à l'ancre; ailleurs, elle est peu profonde, et l'eau y est d'un vert clair. Des bateaux à rames et à voile font le trajet entre les navires et les quais.

Je vais maintenant voir pour la première fois l'intérieur de Cuba. On ne saurait avoir un jour plus favorable. L'air est transparent et n'est pas excessivement chaud. Des nuages doux flottent à demi-hauteur dans un ciel serein; le soleil est brillant, et la luxuriante flore d'un été perpétuel couvre tout le pays. Partout s'élèvent ces étranges palmiers! je ne puis m'y habituer. Beaucoup d'autres arbres ressemblent aux nôtres, et l'on croirait qu'ils peuvent venir dans notre pays. Mais le palmier royal a l'air tropical par excellence: il ne peut croître hors d'une étroite ceinture qui court autour du globe. Son tronc, long, mince, si droit et si uni, emmaillotté depuis le pied dans le bandage serré d'une toile grise, montre un cou d'un vert foncé, et au-dessus une crête et un plumage de feuilles de la même couleur. Il ne donne pas d'ombre, et ne porte pas de fruits estimés de l'homme. Il n'a aucune beauté particulière pour faire pardonner son inutilité. Pourtant il a quelque chose de plus que la beauté, il exerce sur le regard une fascination étrange, et on sent, quand on l'a vu, qu'on ne peut plus l'oublier.

Quels sont ces bouquets qui semblent du maïs tendant à prendre les proportions d'un arbuste? La tige paraît devenue tronc, la délicate pellicule externe une écorce, et les grains de maïs se transforment en melons? Ce sont les bananiers et les plantains, comme le montrent, quand on approche, leurs grappes de fruits verts et jaunes. Et là-bas, cet arbre penché, avec ses longues feuilles qui tombent à terre, et des fruits verts comme des melons? J'interromps mon voisin qui fume son dixième cigarrito, pour lui en demander le nom. C'est le cocoa! Ce melon vert deviendra la dure noix que nous cassons avec un marteau.

Les champs de canne à sucre. — Une plantation. — Le café. —La vie dans une plantation de sucre.

Nous arrivons bientôt à des champs de canne à sucre, qui de loin ressemblent à des champs de blé gigantesque. Ils s'élèvent à huit ou dix pieds de hauteur et sont très-fourrés. Une armée pourrait s'y cacher. Le sol porte toutes les traces d'une intense fertilité.

Là-bas, au bout d'une avenue de palmiers, dans un nid d'arbres ombreux, est un groupe de bâtiments blancs entourés d'une mer de champs de cannes à sucre, avec une haute cheminée qui vomit des filets de fumée noire. C'est une plantation de sucre, le premier ingenio que j'aperçoive. Des chars traînés par des bœufs, chargés de cannes, traversent lentement les champs; et autour des maisons, dans les champs, dans toutes les attitudes du travail, on voit les nègres, hommes, femmes, enfants, les uns coupant les cannes, les autres chargeant les chars; c'est une scène d'activité industrielle sous le soleil d'un jour accablant et plein de langueur.

Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba.—Dessin de E. de Bérard.

Les groupes de maisons blanches à un étage deviennent plus fréquents, quelquefois ils sont très-rapprochés les uns des autres; tous ont le même caractère, ils ne diffèrent que par la végétation qui les entoure. Les uns ont de larges avenues de palmiers, de mangos, ou d'orangers, et sont entourés de jardins, abrités sous des bouquets d'arbres; d'autres brillent sous le soleil ardent, sur une plaine unie de cannes; à peine une petite oasis de verdure s'élève aux alentours.