Tout le long du quai, où sont rangés les navires et où se fait tout le travail des chargements et des déchargements, est une longue et haute galerie, où l'on est abrité contre les rayons du soleil. Avant qu'elle fût construite, on dit que l'on a vu des ouvriers tomber morts, sur le quai, sous les coups du soleil.
Je trouve à bord du Cahawba ma cargaison d'oranges d'Iglesia, mes confitures de la Dominica et mes cigares de Cabaña; tous les passagers sont réunis; le pont est couvert de montagnes d'oranges; l'ancre est levée, le steamer sort du port avec le pavillon étoile flottant. Le ciel est rougi à l'occident par le soleil couchant; les tambours et les trompettes résonnent dans les fortifications, pendant que nous passons devant la Casa Blanca, la Cabaña, la Puntaet le Morro. Le ciel s'assombrit, le vaisseau monte et descend sur la vague, la lanterne du Morro jette son rayon sur les eaux, et les rives de Cuba s'évanouissent dans la profondeur de l'horizon.
Après le thé, tout le monde est sur le pont. La nuit est claire, mais je n'ai jamais vu autre chose que des jours et des nuits claires sur mer et sur terre, depuis que j'ai passé le Gulf-Stream, en allant à Cuba. La Croix du Sud est visible à l'horizon, et l'étoile du Nord se montre au-dessus de l'horizon, du côté du septentrion. L'air de Cuba, sur la montagne ou la plaine, l'air d'aucun pays ne peut être comparé à celui de l'Océan, à cet air vigoureux et salin! Comme on le boit avec avidité! Que j'aime aussi ce puissant mouvement qui me berce et ferme peu à peu mes yeux! La nécessité seule du sommeil peut cependant me déterminer à goûter quelque repos dans la splendeur de ces nuits équinoxiales.
Nous arrivons le troisième jour, par un temps frais, devant la côte de la Caroline du Nord; mais, comme nous restons dans le Gulf-Stream, nous ne voyons pas la terre. Nous voilà sur la grande route du commerce de toute la partie centrale de l'Amérique, et cependant combien peu nous voyons de navires; pas un seul pendant trois jours. Le lendemain, nous sortons du Gulf-Stream; le temps est plus froid; un jour après, nous voyons la lumière de Barnegat, à quatre heures du matin, puis les hauteurs de Neversink; la longue côte de New-Jersey est étendue devant nous; le port de New-York n'est plus qu'à quatre ou cinq heures. Sur la plage sableuse de Long-Island sont les débris du Black-Warrior, récemment naufragé, l'ancien second de notre Cahawba. Bien loin à l'horizon, du côté de l'orient, et à peine discernable, est l'Europa, en route pour Liverpool. Bien loin de la côte, jusqu'à vingt ou trente milles du port, la mer est tachée de petits bateaux qui font leur pêche pour le marché de New-York; et des bateaux remorqueurs guettent, en lançant un peu de vapeur, bien loin dans la pleine mer, les vaisseaux qui arrivent. Un pilote vient nous chercher et nous amène dans le port.
Aucun port n'a une aussi belle entrée que celui de New-York: on a devant soi l'île de Staten, les hauteurs de Brooklyn, la vue lointaine des îles de la rivière Hudson, les faubourgs populeux qui s'étendent dans toutes les directions, la large baie, les clochers élevés et les hautes maisons de la ville, et la forêt entrelacée des mâts des navires.
Il n'y a pas encore de neige sur la campagne et sur le sommet des maisons, mais les arbres dépouillés de feuilles, le gazon desséché, les lourds paletots et les fourrures forment un contraste saisissant avec les chapeaux de paille, les habits de toile blanche, les persiennes abaissées et les moissons jaunies par le soleil que je voyais il y a cinq jours seulement.
Nous entrons dans notre dock avec le calme et la précision qui marquent tous les mouvements du Cahawba. Une troupe de cochers de New-York est réunie sur le quai; ils ont l'air de gens qui ont volé leurs voitures et leurs chevaux, et qui voudraient voler notre bagage. Pas d'agents de la police en vue. Tout le monde prédit une bataille. Pendant quelques minutes il n'y a d'autre inconvénient que celui de cris violents qui réclament des voyageurs et du bagage; mais bientôt les cochers se pressent sur le pont, on leur donne l'ordre de reculer; l'équipage tâche de les repousser, puis on échange des injures et bientôt des coups. L'un des assiégeants, renversé par un coup violent, tombe évanoui et est porté à terre par ses camarades, sur le quai, puis ils reviennent et continuent leurs menaces contre l'équipage. Les officiers du navire sont accoutumés à tout cela, et sont déterminés à se protéger eux et leur équipage, à leurs risques et périls.
Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora).—Dessin de Paul Huet d'après F. Mialhe.