Les éclaircies m'ont permis quelques pas hors de l'hôtel, et bien vite, par contagion, je suis redevenu un peu oriental; les buveurs de café, les joueurs de cartes, les fumeurs de narghilés, désœuvrés de tout ordre, semblent déjà mes familiers, et, machinalement, je distribue les coups de coude aux nez des chameaux pour me livrer passage. Une nouveauté m'intéresse, c'est le restaurant; il ne ressemble pas à ceux que j'ai vus ailleurs, où l'Européen était à part, traité en maître. Ici, il n'y a qu'une vaste salle enfumée; que de monde! et je ne parle pas des mouches. Au beau milieu, le fourneau et le cuisinier; celui-ci veille sur des marmites monumentales, où cuisent des débris multicolores. Inhabile au turc comme à l'arabe, dépourvu d'interprète, j'en suis réduit à désigner du doigt les plats de mon choix, et au cadran de ma montre l'heure où je désire être servi à l'hôtel, dans ma chambre. Somme toute, les talents du traiteur dépassent mon attente; j'y ai mis le prix, du reste: 4 piastres (18 sous), et il paraît que je suis volé de moitié! Mon bon Grec en témoigne une indignation qui m'étonne....

Je suis arrivé à Alexandrette, la veille de Pâques; voilà bientôt la ville en fête; les bannières étrangères flottent sur tous les consulats: il y en a d'Espagne, de Suède, de Norvège, et... pour quels nationaux? Le consul de France, protecteur des chrétiens, a l'honneur de présider aux messes.

La première, le dimanche, celle des Latins; jusqu'à l'achèvement de la nouvelle église, le sacrifice a lieu dans une espèce de grange. Les bonnes volontés se sont réunies pour l'orner; les talents ont apporté leur concours; à l'unisson se font entendre le grave harmonium et les mandolines. Le lendemain, les Grecs catholiques ont leur tour; leur chapelle aussi est étroite, mais le pappas a grand air, en dalmatique brodée, et il chante juste. Cette fois, un orchestre entier nous accueille; ne me demandez pas de nommer les instruments..., du moins, ils attaquent avec vigueur. Vers l'offertoire, nous nous levons, on a cru reconnaître—moins les paroles—la phrase musicale: «Aux armes, citoyens!» Erreur vite constatée; les gens du pays n'auraient pas si à contre-temps rendu à la France leur hommage, toujours impressionnant.

Mais chargé d'une mission bien définie, je me dispose à partir pour Antioche. Le trajet peut se faire en voiture; mon cocher doit m'éveiller un peu avant le lever du soleil. À une heure du matin, on tambourine à ma porte: c'est lui. Je lui fais comprendre qu'il est beaucoup trop tôt; peu d'instants après, le tapage recommence, et une nouvelle invitation à partir, chaque fois mal reçue, se reproduit à chaque demi-heure. Le moment fixé arrive enfin; je suis désarmé, dans mon courroux, par l'expression tranquille et souriante de l'homme; on lit sur sa figure le sentiment du devoir exactement accompli.

La route gravit en lacets une pente rapide; on ne peut s'enfoncer dans le pays qu'en empruntant l'unique col qui donne accès vers l'autre versant. Cette barrière a découragé, à plusieurs reprises, les constructeurs de voies ferrées: aucun détour n'est possible, et comment creuser,—entretenir surtout,—un tunnel dans ce massif aux roches friables, inclinées et glissantes? Il faut pourtant relier Alep avec la côte; mais ce lien s'établira plus au nord; Alexandrette pourrait se trouver prochainement isolée, sans relations suivies avec l'intérieur.

Donc, une montée de deux heures, jusqu'à Beïlan, bourgade en nid d'aigle, sanatorium d'été pour les négociants du port; une descente égale fait suite, et, laissant à ma gauche l'embranchement vers Alep, j'arrive dans la plaine, tout près du lac d'Antioche, vaste marais dont les limites s'étendent ou se resserrent, selon l'abondance des pluies les plus récentes. La longue averse que j'ai subie, le jour de Pâques, a multiplié les mares, détrempé la route; l'ouragan a emporté presque tous les ponts; heureusement qu'on sait s'en passer en Turquie, et même, d'habitude, bêtes et gens ne s'y fient guère; ils n'ont pas tort. Mou landau va de cahot en cahot, au milieu des flaques, des tas de pierres, des touffes de roseaux; il quitte souvent le chemin, quand les ornières sont trop profondes. Distraction, après tout; sans ces menues difficultés, le voyage serait monotone: 25 kilomètres en ligne droite, sans accident de terrain; j'ai tout juste aperçu un village, disons un campement formé de masures en bois, et deux tombeaux de saints nosaïrés, dont les petites coupoles blanches se dissimulent à demi sous le feuillage d'un grand arbre centenaire. Pas une maison, quelques champs mal cultivés; seulement, à toute heure, de longues caravanes, chevaux ou chameaux, signalées de très loin par le mouvement régulier des cous des bêtes de somme et le tintement saccadé des clochettes.

LES RUES D'ANTIOCHE SONT ÉTROITES ET TORTUEUSES; PARFOIS, AU MILIEU, SE CREUSE UN FOSSÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Vers midi enfin, je distingue Antioche: c'est une masse verte, qui repose mes yeux des tons gris de la route et des collines, où l'herbe courte est trop clairsemée; peu à peu tout se précise, maisons et jardins; ma voiture franchit l'Oronte, et, après deux ou trois ruelles, où glisse à chaque pas le sabot des chevaux, s'arrête dans une vaste cour, celle de la locanda arménienne, où je dois trouver un gîte.