Un inconnu me fait monter un escalier étroit et raide et m'introduit dans la pièce d'honneur. Et maintenant, que faire? mon langage est inconnu de tous; un cercle de curieux se forme à nouveau autour de moi, sympathique et empressé, mais ignorant de mes désirs. Un petit garçon me crie enfin: «Kawas franci?—Evett, Evett.» Oui et Non, c'est tout ce que je sais de turc. Vaguement renseignée sur moi, la foule se retire; bientôt on frappe à la porte, et avec plaisir je vois entrer, stature imposante et bonne figure, Chakir-Ali-Kawas-Effendi.

C'est le drogman du vice-consulat de France; bien plus, une des notabilités d'Antioche. Il est salué en chemin autant de fois qu'un colonel dans une ville de garnison, qu'un ministre en voyage, et il répond de la main et du sourire, sans montrer ni fatigue, ni orgueil; il a, dans la grand rue, son bureau ouvert à tous, où l'on vient causer librement et se désaltérer. C'est enfin, par-dessus tout, l'obligeance personnifiée; j'en profite aussitôt, le voilà mon guide et mon cicerone.

Il me fait visiter la ville, qui est curieuse, d'aspect vieillot; les rues sont étroites et tortueuses; parfois, au milieu, se creuse un fossé, ruisseau-égout en été, torrent aux jours de pluie. Hormis le bazar et le quartier du petit négoce, Antioche est peuplée de gens silencieux; les fenêtres sur le dehors sont rares, et bien peu s'entr'ouvrent. Il y a pourtant des bruits dans l'air, et de telle nature que j'en viens à me demander: «Suis-je bien en Orient?» Un grincement continu fait croire au voisinage d'une grande manufacture, et je remarque, de distance en distance, une noria à grande roue, qui élève l'eau de l'Oronte et la déverse dans les jardins. Plus harmonieux, parce qu'il change de note, siffle ou chante, s'élève ou s'affaiblit, est le bruit du vent dans les grands arbres. Tout à l'heure, à l'hôtel, il secouait, à les briser, les vitres mal assujetties, et il me trompait sur la direction du fleuve en faisant refluer les eaux à la surface.

LE TOUT-ANTIOCHE INONDE LES PROMENADES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Antioche est, par l'Oronte, une vaste oasis, en toute saison habitable, grâce à ce vent; il ne soulève pas de poussière et rafraîchit sans causer de ravages, parce que les hautes futaies lui donnent où s'accrocher pour ralentir sa course. L'unique fléau, mais presque périodique, ce sont les tremblements de terre; les habitants le savent terrible et construisent leurs maisons en torchis ou en pisé pour éviter des frais qu'une catastrophe soudaine peut rendre inutiles; ou, au contraire, ils élèvent de formidables murailles, qu'ils croient peut-être capables de résister.

La ville antique et la ville moderne ont également souffert des caprices du sol; de la première, il reste fort peu de chose; les débris de ses édifices écroulés sont recouverts par l'épaisse couche de limon, amoncelée peu à peu par la rivière. Cette métropole si fameuse de l'époque hellénistique ou romaine, longtemps résidence royale, centre d'études, ne nous a livré que de très rares débris d'inscriptions; l'ancienne topographie se laisse tout juste deviner, et notre temps ne trouve plus debout que la solide enceinte de Justinien, encore cramponnée aux flancs du vieux Silpios. Pour l'Antioche d'aujourd'hui, les guides des voyageurs ont trop peu de louanges; j'ai admiré plus qu'eux la cité et son cadre, les méandres du fleuve, les grands vergers, les coins de rues bruyants ou discrets, où les bêtes conduisent les hommes, et jusqu'aux cimetières, qui n'ont point l'air délaissé comme de coutume, bien que l'opoponax et les glaïeuls envahissent les tombes; j'ai apprécié, au dîner du soir, même l'invariable rôti de mouton, l'éclairage fantastique de la grande lanterne sourde, l'empressement du vieux bonhomme qui me servait, et dont j'imitais, malgré moi, la mimique, levant avec gravité le menton et la main droite en signe de dénégation ou de refus courtois.

Accueil très empressé de la société européenne où Chakir m'a introduit. Peu nombreuse, mais, chose trop rare, très unie, elle est groupée auprès de M. Potton, notre vice-consul et compatriote, qu'entourent l'estime et la considération générales. Deux communautés chrétiennes, un médecin grec, un ingénieur civil, M. Toselli et sa famille, forment la colonie; la plupart de ces personnes ne demandent qu'à rester dans le pays, c'est tout dire. M. Toselli est un Italien, depuis longtemps fixé en Syrie; son nom est sympathique à tous les archéologues qui ont visité sa résidence, et plusieurs de mes anciens de l'École d'Athènes s'étaient déjà loués de ses bons offices.

Son fils m'a accompagné à Daphné, le faubourg de plaisance des anciens habitants d'Antioche. Ils y avaient les avantages de la ville et de la campagne, y trouvaient temples et théâtres, portiques, salles de bains et de conversation, et en même temps, l'air pur qui y souffle encore maintenant, les eaux vives qui continuent d'y couler, formant des nuées de ruisseaux et de cascatelles. C'est un ensemble de jardins, de frais ombrages, de champs de légumes et de plantations de mûriers. Rien d'oriental encore, hormis l'état des chemins que personne ne paraît entretenir, la pauvreté des cabanes, basses, étroites, et des indigènes en guenilles.