Ceux-ci appartiennent à la secte des nosaïrés, apparentée à l'islamisme, mais qui pourtant s'en distingue. J'aperçois surtout des bandes de jeunes garçons, aux dents magnifiques, un peu étonnés de me voir. Ils mènent là une vie libre et insouciante; ils ont l'art de tout simplifier; en ces lieux-mêmes, il y a quinze cents ans, on célébrait des festins à triple service, à raffinements multipliés; aujourd'hui, chaque enfant nosaïré cache dans son vêtement un petit sac à farine, qu'il va remplir au moulin voisin. Sent-il la faim venir; il remplit de poudre blanche le creux de sa main, l'arrose de quelques gouttes puisées dans le ruisseau, et le tout est vite avalé.

Le représentant de l'autorité à Antioche est un kaïmakam, à qui je dois faire voir mon bouyourltou, c'est-à-dire mes lettres vizirielles, sauf-conduit et recommandation. L'excellent Chakir m'accompagne à la porte du konak et demande le gouverneur; la sentinelle prend un air goguenard et incline la tête sur sa main, qui simule un oreiller.

Ce n'est un secret pour personne dans la ville que ce sous-préfet a, dans le jour, de longues heures d'assoupissement; musulman, il a subi l'influence païenne; le délire dionysiaque s'empare de lui, chaque matin, mais des libations consciencieuses lui procurent un repos non troublé jusqu'au coucher du soleil. C'est à une heure tardive que nous sommes admis dans une petite salle obscure; tout autour de la muraille s'étale un banc chargé de coussins, où je m'assieds et où les autres s'accroupissent, laissant à terre leurs pantoufles. Le kaïmakam arrive en longs vêtements blancs; on dirait un prêtre de Bacchus; mais il faut croire qu'il est en chemise, car il s'excuse de ce négligé qui m'a charmé. On apporte les «noirs», et chacun boit gravement sa petite tasse avec de longs sifflements que je croirais rituels. Lecture est faite de mes papiers, couverts de cette écriture vermiforme, vraiment décorative, que les illettrés d'Europe désignent du nom de «macaroni». Je suis en règle; on me répète seulement que j'ai le droit d'étudier les vieilles pierres «sans les déplacer». Du reste, la surveillance du gouverneur ne passe pas pour inquisitoriale, et les gens malicieux disent même qu'il y a à Antioche un notable bien plus puissant que lui.

LES CRÊTES DES COLLINES SONT COURONNES DE CHAPELLES RUINÉES (page [142]).

Chakir m'avait promis merveille de ce que je verrais le lendemain dimanche; il a dû remarquer mon peu d'enthousiasme après la fête; et depuis que nous nous sommes ensemble promenés dans Paris, il croit sans doute m'avoir compris: je suis habitué à plus de luxe!—Au vrai, tout Antioche inonde les promenades; les gamins allument des pétards; les femmes vont lentement, par groupes, à l'écart des hommes; de nombreuses épaisseurs d'étoffes les enveloppent, celle de dessus est retroussée et sert de capuchon. L'absence de voile sur le visage distingue seule les chrétiennes; elles ont d'ordinaire un beau type, mais de trop grands yeux noirs, trop immobiles, d'une expression trop invariablement tranquille, qui paraissent encore assombris par artifice; du moins la figure est couverte d'une effroyable couche de fard; et ce maquillage, les couleurs vives gauchement portées, la façon dont ces femmes vont s'asseoir, le demi-silence qu'elles observent entre elles, telles que des figurantes de théâtre, indifférentes les unes aux autres, tout cela me constitue un décor d'opérette, une turquerie truquée, et j'en éprouve une déception.

ALEP EST UNE VILLE MILITAIRE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.