Mais j'aurai l'occasion de revoir Antioche sous un meilleur jour. D'ici-là, je dois me rendre à Soueidieh où fut Séleucie de Piérie; M. Toselli m'accompagne. Nous suivons l'Oronte presque jusqu'à la mer, traversant un pays faiblement vallonné, où les lits des torrents s'appellent des chemins; un zaptié ou gendarme est préposé à ma garde. C'est un grand diable d'Arabe au teint cuivré, aux mains larges, aux talents multiples; soldat de profession, au besoin il sera moukre ou loueur de chevaux et valet d'écurie, cuisinier, commissionnaire en tous genres, allumera le feu, ira chercher de l'eau, sollicitera en ma faveur les détenteurs d'antiquités; au demeurant un très brave homme.

LA CITADELLE D'ALEP SE DÉTACHE DES QUARTIERS QUI L'AVOISINENT (page [143]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Après cinq ou six heures de marche, nous sommes arrivés dans la plaine de Soueidieh, au bord de la mer; c'est un vaste dédale de sentiers rocailleux, serpentant à travers des jardins, des plantations de figuiers et de mûriers, de petits enclos entourant des maisons sordides où grouillent dans le vêtement national, indéfiniment rapiécé, Fellahs et Arméniens. La ville antique occupait l'extrémité nord-ouest de cette plaine; les ruines aussi sont étendues, et j'aurais mis plus de temps à m'orienter sans mon guide qui connaissait la région pierre à pierre. Séleucie, son nom l'indique, est une création d'un Séleucide; il fallait un port à Antioche; on l'a creusé sur le rivage, de main d'homme, et j'en ai pu voir les contours, malgré l'envahissement des sables. La ville partait de là; les maisons, les tombeaux s'étageaient au flanc du Kasios, et l'enceinte, encore partout marquée, enfermait un imposant espace. La haute ville de jadis est remplacée par le village arménien de Caboucié; une heure d'ascension y conduit; la montée est rude, mais au sommet l'ardeur du soleil est moins accablante sans que son éclat s'affaiblisse; et quelle joie pour les yeux que ce panorama! Reprenant une idée déjà ancienne, M. Toselli avait projeté l'établissement d'un chemin de fer de Séleucie à l'Euphrate; il n'a pu réaliser ses plans longtemps mûris; du moins, ils ont créé un lien entre cette localité et lui; on s'y est disputé l'honneur de l'accueillir, et moi à sa suite.

Avril est le moment de croissance des vers à soie; j'ai reçu l'hospitalité dans leur chambre, au premier étage d'une maison de la plaine, ouverte à tous les vents. Enfouis dans les feuilles de mûriers, ils me donnaient l'illusion d'une petite pluie tombant sur le toit.

LES PAROIS DU CANAL DE SÉLEUCIE S'ÉLÈVENT JUSQU'À 40 MÈTRES. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Mais il y avait autre chose pour me distraire; le lit de paille où je reposais livrait asile à tout un menu peuple, et l'on entendait courir par intervalles des hôtes plus gros, et non moins agiles, de cette race qu'a chantée La Fontaine. Pour occuper l'agitation que me causait la leur, j'avais cette précieuse ressource de fredonner deux airs célèbres de la Damnation de Faust et l'émerveillement de constater que le rythme accompagnait assez bien les agaceries qui m'étaient prodiguées. Je garde le souvenir de ces nuits d'Orient, harmonieuses et claires, d'un pittoresque que je poursuivrais vainement à Paris.