M. Toselli m'a dressé un plan des ruines; il n'en existe que d'incomplets, faits à la hâte; le sien embrasse l'aire totale de Séleucie. On y suivra le parcours exact de l'extraordinaire canal qui a longtemps protégé le petit port contre les alluvions des torrents; c'est tour à tour un tunnel creusé dans le roc et une tranchée à ciel ouvert, dont les parois verticales se dressent jusqu'à une hauteur de 40 mètres; il est encore aujourd'hui à peu près tel que les soldats romains l'ont fait, et, devant l'énormité de la tâche, on devine comme un certain respect dans les âmes simples qui, parfois, s'y aventurent.

Je suis revenu par un autre chemin, plus accidenté, qui domine longtemps la vallée de l'Oronte, suivant à mi-côte les contours du Kasios. Il traverse des champs plantureux où l'habileté des agriculteurs fait merveille; il en faut attribuer l'honneur à des populations chrétiennes; le village de Koderbeg, vers le milieu de l'étape, est dans l'ensemble une colonie d'Arméniens; d'épaisses frondaisons y ombragent les chemins, et les eaux vives y chantent gaiement dans les ruisseaux.....

LES TOMBEAUX DE SÉLEUCIE S'ÉTAGEAIENT SUR LE KASIOS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Et me voilà de retour à Antioche, à la nuit tombée; c'est l'heure favorable, les rues s'animent, les cafés des carrefours sont comme illuminés en même temps que remplis d'une foule bruyante; j'ai l'illusion que la ville me fait fête, au moment où je reviens pour la quitter encore. Je n'ai plus, en effet, qu'à organiser ma caravane: l'interprète est tout trouvé, ce sera le fils Toselli, qui accepte de partager mes aventures. C'est un compagnon précieux qu'un Européen, un homme de notre race et de notre esprit, dans les pays perdus où nous devons nous engager; peut-être a-t-il souffert parfois de la mauvaise humeur que d'autres me causaient; en son absence sans doute, j'en aurais éprouvé de plus fréquents accès. Avec lui, j'ai pris un cuisinier; ce nom semblait convenir au personnage qui se présentait, muni de toute une batterie, avec quatre couteaux énormes, à manches rutilants, plantés dans la ceinture; j'ai vu depuis que c'étaient des armes de parade, comme les baïonnettes et les fusils hors de service de mes soldats d'escorte. Il n'aurait même pas su ouvrir nos boîtes de conserves; mais sa paresse dépassait encore son ignorance, et il se grisait sans honte aux heures de liberté. Néanmoins, comme tout Oriental a quelque tour dans son sac, il m'a quelquefois été utile par sa connaissance du kurde; j'ai stationné dans des villages où cette seule langue était parlée, et nul autre que lui ne l'entendait parmi nous. Sa canaillerie même m'est devenue profitable: Kurde au besoin par le langage, il était Turc avec les Turcs, Arménien chez les Arméniens, Arabe devant une tribu de Bédouins, Tcherkesse encore,—ô prodige!—s'il le fallait, musulman ou chrétien à volonté. Je ne serais pas étonné que dans tel ou tel campement de nomades, on nous ait fait un accueil passable en raison de la confiance qu'inspirait, durant quelques heures, cet animal d'Abdallah. L'enrôlement du moukre a eu lieu par les soins de Chakir; une sorte de colosse se présente, s'accroupit contre la muraille et commence les négociations. Bientôt son interlocuteur donne des signes de gaieté méprisante: «Voyez-vous cet imbécile! Il me dit: Fais-lui un bon prix, nous partagerons la différence.» L'illusion du pauvre homme ne dure pas, et l'on revient aux conditions ordinaires; finalement, chacun des deux voisins frotte les paumes de ses deux mains l'une contre l'autre, ce qui, en Turquie, indique marché conclu.

Et le lendemain, de bonne heure, nous prenons le chemin d'Alep. Le départ fait sensation; on ne voit pas tous les jours à Antioche une caravane d'Européens, coiffés du casque de liège, précédés d'un agent de l'autorité, accompagnés de bagages superflus et emportant avec eux leur tente. Au premier moment, je trouve, quant à moi, que nous avons vaguement l'air de saltimbanques: les costumes des voyageurs se ressemblent si peu; l'uniforme du gendarme est plus que défraîchi; le moukre adjoint a sur le dos une casaque indescriptible; le cuisinier est juché très haut sur un amoncellement de sacs et de paniers qui multiplient sur sa personne les réactions de sa monture. Nos chevaux ont pauvre mine: petits, très ensellés, le cou plongeant, la lèvre pendante, l'œil résigné, ils ont pour bride une corde et sont ferrés avec trois clous, aux têtes énormes. Mais je connais leurs pareils pour résistants, insensibles au froid et à la chaleur, capables de fournir des traites de douze à treize heures sans arrêt. Seulement, ils vont toujours au pas ou ne trottinent qu'en maugréant, presque sur place, et régulièrement à l'amble; ils donnent à l'heure 6 kilomètres en chemin plat et vont en file indienne; deux cavaliers qui veulent causer ont grand'peine à mener de front leurs chevaux. Cette allure donne souvent de l'impatience à un Occidental; le cadre où il se meut semble l'accompagner dans sa marche, il a l'illusion de ne pas avancer.

Généralement, on traverse une plaine aux horizons lointains comme ceux de la mer, un peu verte encore après les pluies, en d'autres saisons grisâtre sans le soleil, et avec lui flamboyante. Rien n'arrête le regard; pas d'arbres, pas de végétation, un village toutes les trois heures à peine. La vallée de l'Amouk, où je m'engage d'abord, a précisément ce caractère; à midi, nous atteignons le pont jeté sur l'Oronte, qui, près de là, dévie du nord vers l'ouest; pour la première fois, nous voyons quelques habitations, misérables magasins, épiceries, débits de tabac, boutiques de bourreliers. À l'heure du déjeuner, nous ne trouvons qu'un arbre qui puisse nous abriter du soleil; le vent violent venu de la mer soulève la poussière et en couvre nos assiettes.

Nous franchissons ensuite une immense prairie où s'ébattent des chevaux mis au vert; c'est, durant tout l'après-midi, un labeur forcené de retenir nos animaux, qui, malgré leur chargement, trépignent à l'envie d'aller paître avec leurs camarades. La fin du jour nous voit arriver à Yéni Cheir où nous campons: c'est l'heure bénie. Qu'il est loin mon mouvement de répulsion d'Alexandrette! Au lieu des hôtelleries misérables, le confort de la tente; on y est bien chez soi; elle est spacieuse, gaie à voir du dehors avec son élégante forme blanche, luxueuse au-dedans par sa décoration multicolore qui fait l'ébahissement des indigènes. Ils viennent toucher du doigt, constater ces réalités inconnues; les femmes surtout, plus éprises d'élégance, même au désert; et elles secouent la tête, manifestent, d'un clappement de la langue, une admiration où il entre quelque indulgence pour tant de vanité. Les bagages sont réunis autour du piquet central, car il faut se méfier des petites mains, expertes à se glisser de l'extérieur entre le bas de la toile et le sol; et mon zaptié est fort occupé à écarter du fouet la bande de gamins, que la curiosité n'attire pas seule devant la porte mobile, rejetée sur un cordage.