À ALEP UNE SEULE MOSQUÉE PEUT PRESQUE PASSER POUR UNE ŒUVRE D'ART.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Yéni Cheir veut dire «nouvelle plaine»; ce nom a été donné par les gens venus de l'est, surpris de voir soudain ce grand espace découvert, en quittant l'étroit défilé où nous pénétrons nous-mêmes le lendemain: le chemin devient affreux, par moments à peine tracé dans une mer de rochers grisâtres. En un point, il a été taillé dans le roc pour les besoins militaires des Byzantins. Partout la solitude; il n'en était pas ainsi, il y a quinze siècles; les crêtes sont couronnées de ruines qui se signalent de très loin à la vue; elles sont toutes de même style, et le marquis de Vogüé les a depuis longtemps étudiées. Ces collines déshéritées ont été choisies à dessein par de grandes communautés, et aussi par des solitaires, les Stylites. Mais de quoi y vivaient-ils? Il n'y a plus trace que de leur existence contemplative, dans d'élégantes petites chapelles aux fines moulures, entourées de portiques branlants qui marquent la place des monastères. Le plus souvent, ces constructions se profilent sur les crêtes, et cela seul les fait apercevoir, car leur ton s'harmonise avec celui des rochers qui ont fourni les matériaux. Néanmoins, au point le plus étranglé du passage, les ruines s'accumulent; puis, brusquement, se produit une large ouverture, et dans une sorte de cirque se dressent les pans de muraille du Deir ou Kasr-el-Benat, le couvent ou le camp des filles. Ce double nom se justifie: le couvent est attesté par la chapelle, dont l'abside s'orne de délicates palmettes et de rinceaux, tout le long de sa corniche; mais c'est aussi un château fort, car une grande tour rectangulaire domine tout le reste des bâtiments. Il a fallu un œil toujours ouvert sur cette ligne stratégique; les habitants ont dû penser qu'ils ne devaient compter sur le secours de Dieu qu'à condition de se garder eux-mêmes.

Tenterai-je de rendre ici l'impression ressentie? Je suis averti par ma propre expérience: devant le tableau lui-même, le souvenir des descriptions les plus célèbres m'a causé invariablement une déception. La photographie aussi est impuissante: elle traduit bien l'opposition entre l'architecture laborieuse et l'entourage nu, l'isolement qui grandit l'œuvre humaine; mais elle ne donne pas toute sa couleur à ce décor magnifique de majestueuse solitude, à ce curieux bassin où l'accumulation plus facile des eaux de pluie permet à un léger gazon de subsister encore en fin d'avril, contrastant avec la teinte du rocher, terne à l'ombre, mais qu'illumine par endroits une lueur fauve....

TOUT ALENTOUR D'ALEP LA CAMPAGNE EST DÉSERTE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Éblouissement d'un instant. Le temps s'est plus d'une fois chargé de nuages depuis Antioche; il achève de se couvrir, et c'est la pluie qui m'accueille au terme de l'étape, à Dana. Que dire d'une journée passée sous la tente et le crépitement de l'averse? Un morceau de mouton grille devant la porte et m'enfume à demi; je suis étendu sur mon lit de camp, regardant tomber goutte à goutte, dans une bouteille, l'eau du réservoir d'à côté que mon filtre transforme en eau pure. Encore un faux besoin dont mes gens se divertissent! Pour eux, la mare rencontrée est suffisante, pourvu qu'on puisse s'étendre à plat ventre sur le bord et approcher les lèvres de la surface. Ils rient d'un autre genre d'inquiétudes que j'ai peine à cacher: la pluie a chassé dans ma demeure, au sec, des parasites, dont leur sommeil s'accommode bien mieux que le mien.... Soudain, auprès de moi, le bruit d'une eau qui s'écoule: un chat vient de renverser la fiole enfin pleine; il faut préparer à nouveau le breuvage du lendemain.

De Dana à Alep, deux journées monotones: toujours cette alternance des champs de terre parfois verdis, livrés autour des villages à de grossières charrues de bois, et des espaces désolés où le roc affleure et fait glisser le sabot des chevaux; à peine trouve-t-on, tous les trois mille pas, quelque figuier sauvage, misérable et comme honteux d'être seul à émerger. Enfin, au sommet d'une colline, nouveau point de vue: Alep apparaît, fouillis grisâtre qui va se précisant; mes hommes signalent d'abord une large tour; puis les minarets deviennent plus distincts; la citadelle centrale se détache des quartiers qui l'avoisinent; le détail des constructions s'accentue; au midi seulement, j'aperçois un peu de verdure; les chemins, aux multiples ramifications, qui convergent vers le chef-lieu de la grande province de Syrie, dessinent plus nettement leurs détours capricieux. Voyant tout alentour la campagne aride et déserte, je me forge l'illusion d'arriver à La Mecque, en pèlerin, après un long itinéraire.