J'entre dans la ville par le quartier neuf, résidence des étrangers et des Levantins aisés; il est élégant, bien bâti; les maisons ne sont point entassées et l'air circule. Là sont réunis les grands édifices publics: résidence du vali, lycée impérial, casernes; là se trouve l'hôtel; il marque à peu près la limite extrême du nouveau faubourg; l'ancienne ville commence à quelques pas. Une vieille porte y donne entrée et souligne le défaut de transition: le large boulevard extérieur se continue par une rue étroite, qui est pourtant la voie principale, où prennent façade les administrations, la régie des tabacs, la banque ottomane, les grands comptoirs, et qui traverse le bazar fumeux, empuanti, le marché de la boucherie, où les mouches se collent à la marchandise et au passant. Elle pousse ses zigzags en divers sens, se courbe, se rétrécit, bifurque d'une manière déroutante et finit en cul-de-sac. Toute la ville, d'ailleurs, est un dédale; seuls, les vieux habitants d'Alep sont sûrs de se reconnaître en tout endroit.
Le Caire impose par ses contrastes heurtés: luxe éblouissant et misère extrême, mosquées élancées et sombres taudis. Damas, plus monotone, a de la masse par l'étendue, mais les habitations sont surbaissées et exiguës; leur faible hauteur laisse la vive lumière pénétrer un peu partout dans les ruelles. La ville d'Alep est plus froide, plus grise, plus sévère; dans le quartier animé des affaires, on ne le remarque pas instantanément; mais si l'on se glisse dans les voies parallèles, on est frappé de l'élévation des murailles, rarement percées d'étroites fenêtres grillées; le jour et l'air arrivent aux habitants par des cours intérieures. Au dehors, entre ces grands murs nus, on croit longer des prisons ou suivre le chemin de ronde d'une citadelle. Il n'y a pas de gaieté dans la ville proprement dite.
J'en apprécie davantage la chambre où je dois passer quelques jours; ses fenêtres s'ouvrent bien sur un petit marais, mais il n'est pas nécessaire de les ouvrir; j'ai de l'espace et un bon lit de repos pour les heures, forcément longues, de la sieste. La vie de l'hôtel se concentre sous la vérandah, où la table est dressée; j'y retrouve, aux repas, toute une petite colonie européenne, vrai cercle de famille où je suis vite admis cordialement. La torpeur orientale n'a pas eu prise sur lui; on y plaisante, on taquine le propriétaire, le Baron («Monsieur» en arménien); on se plaint de sa lenteur à exécuter les ordres, et on s'égaie de la réponse: «Oui, m'chieu, ça va viendre.» Avant le dîner du soir et aussitôt après, les groupes de quatre se forment et on entame le poker. Utile passe-temps; ce n'est pas un jeu silencieux; il faut longtemps le prolonger pour gagner ou perdre un quart de medjidié; enfin, il est tellement indiqué en terre ottomane! car tout le monde bluffe plus ou moins en Turquie.
Au dehors, la vie cesse dès dix heures du matin pour ne reprendre qu'à cinq heures du soir; alors, sur la terrasse qui borde le boulevard, sous les toits de paille des cafedjis, hommes et femmes allument les narghilés; les voitures parcourent en nombre la chaussée, et les officiers arrogants caracolent devant les promeneurs. C'est une ville militaire qu'Alep; le vilayet qu'elle commande est de grande étendue, et une partie de la garnison du chef-lieu est souvent appelée au dehors, car le sultan ne jouit pas dans toute la province d'une autorité incontestée. Il y place généralement comme gouverneur un homme énergique; le vali de 1901 n'avait pas son pareil pour la «poigne», comme on le vit à Trébizonde lors du massacre des Arméniens. Il arrivait à Alep précédé d'une telle réputation que le corps consulaire tout entier reçut des ambassades de Constantinople l'ordre formel de ne point entrer en relations officielles avec lui. Cette situation bizarre dure peut-être aujourd'hui encore; en tout cas, il en fut ainsi durant quatre ans au moins, et un consul, publiquement, déclara ce fonctionnaire escroc et assassin, sans que l'affaire eût plus de retentissement et de suites.
Il y a encore de beaux jours pour l'Homme malade....
(À suivre.) Victor Chapot.
LE KASR-EL-BENAT, ANCIEN COUVENT FORTIFIÉ.
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