ENVIRONS D'ORFA: LES VIGNES, BASSES, COURENT SUR LE SOL.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Enfin le dur trajet est achevé; la ligne verte du Khabour, qui arrose Ras-el-Aïn, se rapproche; sa rive nous invite au repos. Fatale idée; un nuage de moucherons nous enveloppe, s'attache aux vivres, exaspère les chevaux et nous oblige à repartir. D'ailleurs, notre but véritable est encore éloigné, et on ne peut l'atteindre qu'en faisant un long détour, pour trouver un passage à gué. Nous longeons d'abord des pans de murs écroulés; des ruines? Oui bien, mais ruines toutes récentes, les restes d'un village qu'a fauché une vengeance de tribus. Nous en saurons bientôt plus long; c'est vers un champ de bataille que nous marchons à notre insu.

À peine arrivés devant Ras-el-Aïn, dont nous sépare une grande pièce d'eau, nous sommes environnés d'un bataillon de Circassiens, tous armés comme mes esterlys de vieilles carabines Martini: «Êtes-vous venus renverser notre ignoble gouvernement?» On m'a pris pour un Anglais, et les Tcherkesses s'imaginent que l'Angleterre les débarrassera du joug ottoman. Le kaïmakam, se sentant mal entouré, a filé discrètement; il est on ne sait où; la poste, qui est volante, l'a suivi. Toute la région est livrée à une colossale insurrection: ce n'est pas une guerre de races, mais de partisans; chacun a dans sa troupe des Turcs, des Kurdes, des Arabes, des Circassiens. Le sultan, obligé de choisir, a donné son appui à l'aventurier le plus redoutable, un certain Ibrahim, devenu par investiture officielle Ibrahim-Pacha; ses adversaires, Khalil et Faris, se sont aussitôt créés pachas eux-mêmes. Or il paraît que ces bandes errent tout autour de Ras-el-Aïn. Comment vais-je m'en aller de cet horrible petit bourg, où je n'ai rien à faire? car de l'ancienne Resaina, il ne reste pas pierre sur pierre; les décombres gisent encore derrière le village, mais n'ont plus forme ni figure. Et personne ne connaît de ruines aux environs, sauf en un point vers l'ouest. J'y voudrais aller; mais parmi les chefs de bandes, c'est Ibrahim qui est le plus proche; toute la population lui est hostile et en a peur, et aucun Circassien ne consent à risquer sa vie que pour une somme énorme, que je ne saurais donner. Deux jours se passent mélancoliques, en négociations ininterrompues; finalement, j'accepte d'aller dans n'importe quelle direction, mais la difficulté n'en diminue guère. De temps à autre, on vient me chercher au bord de l'étang, où je taquine de l'hameçon des carpes avisées qui se moquent de moi comme les hommes; un nouveau guide s'est présenté; quelques-uns me demandaient quinze ou vingt livres, il se contentera de dix, de douze. Mais que croire pour la distance? les indications varient de dix à trente heures. Il est certain qu'on veut me berner, s'amuser de mon impatience. Les moukres commencent à frémir, et moi-même à souhaiter que, pour tirer de là la faible caravane, «le bon ange du lieu se lève et l'accompagne».

VUE GÉNÉRALE D'ORFA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Il apparaît enfin sous les traits d'un Bédouin qui, pour trois medjidiés, me mènera au nord, à Ouerancher. Je n'avais pas porté cette station sur mon itinéraire, n'importe, c'est une solution; et nous partons vers deux heures, précédés de notre guide, qui a bien prévenu qu'il décamperait à la première alerte. Je le regarde curieusement de dos: il va pieds-nus; un manteau blanc l'enveloppe comme une cagoule; il est ceint d'une corde de pénitent, qui supporte un long sabre, courbe et rouillé. Sans cette arme extraordinaire, je le prendrais presque pour un moine, mais un moine de carnaval; le reste de la troupe est à l'avenant: les bagages, ficelés à la hâte, s'entrechoquent; le second moukre, un grand maigre, fait l'effet sur son âne, Rossinante rapetissée, d'un chevalier errant: «Eh bien! Habib, brigands couper tête?» Et le geste l'aide à comprendre.... «Non, M'sieu.» Pourtant, il rit avec contrainte et se retourne par intervalles pour voir si, du village, on ne nous poursuit pas. D'habitude, en agitant le cou, nos bêtes faisaient entendre un son argentin vif et gai; cette fois, c'est bien la cloche de bois, on a supprimé tout signal dangereux de notre marche. Aussi, les animaux eux-mêmes semblent soupçonner la situation, le besoin d'aller vite; et les croupes trottinent avec un gauche dandinement. Le guide est devenu presque aussitôt inutile; nos premiers pas auraient pu s'égarer, mais au bout d'une heure, nous nous trouvons tout simplement sur une voie romaine. Une double ligne de cailloux marque le rebord de la chaussée; de loin en loin quelques citernes, naturellement comblées aujourd'hui.

À la nuit tombante, nous sommes croisés par cinq Tcherkesses, lancés au grand trot, le fusil sous la cuisse. Stupéfaits de rencontrer un étranger, qu'ils devinent Européen, ils ralentissent seulement quelques secondes et disparaissent. On rit de cette fausse peur, l'obscurité devient complète; plus loin, de vagues silhouettes se dessinent devant nous, et nos oreilles sont frappées d'une rumeur indistincte, mais qui paraît voisine. Bravement, les soldats se précipitent en avant, et le Bédouin se met à courir derrière eux; j'entrevois deux cavaliers qui causent, et je porte machinalement la main à mon revolver. Mais les ombres s'accusent, plongent et se relèvent d'un mouvement de vagues, j'aperçois de longs cous et, à côté, des formes humaines. Ce sont de paisibles chameliers, eux-mêmes à peine rassurés, et qui nous disent enfin que Ouerancher est près de là.

Nous y arrivons de bonne heure; la ville nous est cachée par un vol de sauterelles, qui se déplace lentement comme un épais brouillard; une éclaircie nous montre, en ordre dans la plaine, un groupe de tentes, d'où parviennent jusqu'à nous les sons d'une diane allègre, criblée de notes fausses. Il y a plusieurs bataillons et des troupes à cheval, envoyées d'Alep; deux semaines auparavant, une lutte s'est engagée aux portes de Ouerancher: Ibrahim a dû livrer combat; on lui a tué 70 hommes, d'après les uns, 150 ou 200, disent les autres; Faris-Pacha a été vaincu, grâce à l'aide de Khalil, puis celui-ci s'est esquivé, dérobant 400 chameaux. Il y a encore dans l'air un vent de bataille; Ouerancher même se prête à l'illusion; du dehors, je ne vois que les restes des portes massives, les pans de murs démantelés de la ville byzantine; des fumées s'élèvent par derrière, et des cavaliers passent à bride abattue. De ce côté nord, se développe en avenues régulières la vaste nécropole de l'ancienne Constantina, où les Kurdes ont fait des tombes leurs domiciles; les lits funéraires servent de tables, de bancs ou de dressoirs, et les portes verrouillées sont encore celles des anciens. Mais beaucoup de ces mausolées demeurent vides, faute de gens. Et, voyant ce concours de troupes, cette étendue peu habitée, je me plais à m'imaginer que la domination des «Romains» vient de finir, et que Constantina a succombé aux attaques d'une horde brusquement survenue, déployant la bannière verte du prophète.

Désormais la route d'Orfa est nettoyée, parfaitement tranquille. Du reste, nous serons en nombre; quelques Kurdes ont demandé à faire route avec nous pour qu'on se prête aide mutuelle; et les voilà qui prennent avance, poussant leurs petits ânes souffreteux et trop chargés. Il a fallu, plus d'une fois, au cours des trois étapes, dont une de treize heures consécutives, secouer le sommeil qui menaçait de me faire choir sur les arêtes tranchantes des pierres. À force de parcourir des lieues, j'en étais venu à me figurer que, comme ces Orientaux groupés auprès de moi, j'avais aussi pour destinée d'enfourcher chaque jour une bête de somme et de cheminer sans trêve et sans souci. À Orfa, j'ai eu presque un étonnement de ne plus chevaucher, de passer dans de vraies rues, devant de vrais magasins, quoique misérables. Enfin, j'ai retrouvé des compatriotes; les religieuses d'une mission française m'attendaient avec impatience, ayant reçu tout un courrier pour moi. Je suis entré avec joie dans une salle propre et confortable, et je vois encore une jeune sœur, qui causait en turc avec un des moukres, s'arrêter toute saisie: «Vous venez de Ouerancher!»