J'AI LAISSÉ MA TENTE HORS LES MURS DEVANT ORFA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Il arrive au matin, sur sa jument blanche, pauvre bête affaissée, qui semblait devoir rester sur le chemin; lui, pimpant et magnifique, faisant l'effet bien plus que moi d'être le chef de toute la bande. Pendant deux jours, il me fait suivre, vers le sud-est, la rive gauche de l'Euphrate, d'abord parmi les herbes grasses, sur un terrain boueux, recouvert par les eaux quand elles débordent, puis, dès que la rive se relève en une petite falaise, dans ces landes sableuses que je commence à trop connaître. Brusquement, je vois mon guide élever son fouet à manche court et à longue lanière, il trotte grand train jusqu'à une troupe de cavaliers qui vient vers nous. Nous savons que rien n'est à craindre; il a pris à charge notre sécurité, et jamais les nomades ne s'attaquent aux Circassiens, dont les vendettas sont trop inexorables. J'observe de loin qu'on échange un mot de passe; le groupe approche, c'est une vingtaine de Bédouins armés de lances de huit pieds; des regards noirs, charbonneux, se braquent sur nous sans bienveillance; mais chaque main droite s'applique sur chaque poitrine en un salut solennel, et nul ne se retourne que parmi nous.

Ces nouveau-venus annoncent le vrai désert arabique; voici, pour compléter l'impression, le vent du continent, le khamsin, qui s'élève, embrase et forme des tourbillons; tous les sons assourdis, hormis le bruit de son haleine; toutes les couleurs éteintes, confondues dans ce gris désespérant. Deux villages, en deux jours: Fatsa, puis Haonas. Ce ne sont que des tentes, un instant délaissées et commises à la garde des grands chiens jaunes, muets, mais en éveil. Toute la population s'est éloignée vers le fleuve, et dans le courant s'ébattent chevaux et hommes, côte à côte. Je vais les imiter au plus vite; je suis tout blanc; il suffit de me secouer sur un tapis pour le saupoudrer, et j'ai grand besoin de m'arroser la tête à flots....

Ce temps doit-il durer? Nous n'aurons plus même la ressource des eaux troubles de l'Euphrate, car nous allons l'abandonner pour pousser vers le nord. Mais le vent tombe et l'air fraîchit; Allah est propice aux coureurs d'aventures. Il nous faut sa clémence pour les trois longues étapes à fournir: 150 kilomètres environ, du fleuve à Ras-el-Aïn, et notre guide a prévenu qu'il n'y aurait que deux points d'eau sur le parcours. Qu'adviendra-t-il s'ils ont tari, ou si le vieux Tcherkesse ne les retrouve pas? Un instinct spécial anime ces races d'hommes, et, comme aux pigeons voyageurs, leur montre le chemin. Celui-ci va tout droit, taciturne, sachant bien qu'au bout de douze heures il tombera juste sur le premier lieu de repos. Nous ne faisons qu'une courte halte de nuit pour diviser la longueur de la course; nous avons traversé une plaine uniforme vaguement gazonnée et où pointent des herbes sauvages, comme dans celle de Resapha. Le temps est si doux qu'il fait oublier l'ennui de la distance. Bientôt, le jour se levant, le guide demande ma lorgnette et interroge une masse noire qui émerge; c'est là qu'est Aïn-el-Beida (Aïn désigne une source). Il retrouve sans peine le maigre filet d'eau, qui s'étale dans de petits bassins; une mousse verte en couvre la surface, des animalcules y frétillent et, au premier essai de me débarbouiller, je constate avec stupeur que l'eau est grasse et dissout fort mal le savon. Une sorte de cresson sauvage y pousse cependant et une végétation rabougrie croît sur les bords. Je cherche un peu d'ombre sous un branchage aux feuilles jaunies, quand un aboiement sec me fait tressauter, parti d'une cavité dans le rocher d'en face. Une pauvre chienne, qui accompagnait sans doute une caravane, a dû s'arrêter là pour mettre bas; de quoi se nourrit-elle? de quoi vivent, loin de tous débris apparents, les mouches si actives contre le dormeur, insensibles au vent qui fouette le toit de la tente?

La vie humaine fait entièrement défaut, mais non la vie animale. La source est au pied d'un rendement du sol, suivi d'une autre plaine, et encore d'un coteau allongé, coupé d'un défilé; de grottes naturelles, au bord du sentier, prennent leur vol des nuées de pigeons sauvages. Plus loin, une famille de sangliers s'enfuit en toute hâte, s'égare dans une impasse, cherche une issue. «Tire donc, Khalil, tire.»—Khalil a un sourire éteint; son fusil n'est pas chargé, et pour sûr n'a jamais commis aucun méfait.—Mais, plus joli spectacle, à un tournant, nous mettons en émoi un grand troupeau de gazelles. Il n'est pas seul: le pelage de ces animaux s'harmonise si bien avec le sol, leur pas est si léger que nous n'avons longtemps ni vu ni entendu les nombreuses bandes qui gambadent de toutes parts dans la plaine. Cette fois, Toselli a pu arracher à Khalil son arme et une cartouche; le coup part, et la bourre va s'abattre dans le champ, à quatre cents pas!...

Parvenus à la deuxième source, trop identique à la première, nous vidons les sacs; plus de pain. D'habitude, on le faisait cuire dans les villages; les Kurdes le réussissent à merveille: encore chaudes, leurs galettes, minces comme du papier, sont fort appétissantes. Finis également les biscuits de Meskéné, lentement amollis dans l'eau bouillante; épuisé le sac de charbon.—Abdallah devra montrer ses talents: les chameaux qui ont séjourné à Aïn-Abdul-Aziz y ont laissé sur le sol des traces de leur passage; elles brûlent comme du bois mort, et, prudemment, j'ai emporté de la farine. Le cuisinier en répand au fond d'une poêle à frire, humectée d'eau; et quand la galette s'est formée, il l'étend sur le combustible même pour hâter la cuisson. Je suis désormais presque incapable de répugnances; d'ailleurs le goût de fumée éclipse tous les autres.