LES TCHERKESSES DIFFÈRENT DES AUTRES MUSULMANS: SUR LEUR PERSONNE, PAS DE HAILLONS (page [152]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le lendemain, nous parvenons en face de Rakka, par où je compte pénétrer en Mésopotamie; il faut s'empiler à nouveau dans une étrange barque; l'après-midi presque entière est absorbée par cette pénible opération; les animaux regimbent, n'entrent dans le bac qu'à force de coups. Rakka est l'ancien Nicephorium Callinicum; près de là débouche le Belich, qui vient du nord, fil conducteur dès l'antiquité, dans le steppe uniforme; une route longeait donc son cours intermittent. La cité a été bâtie à quelque distance du confluent et de ses alluvions, foyers de paludisme; la forme en est encore très nettement indiquée, en demi-cercle; mais rien ne semble subsister des temps antiques. La grande porte orientale, en briques crues, ornée avec les curieuses ressources de l'art arabe, donne leur date aux débris de l'enceinte; celle-ci n'est plus représentée que par un fort remblai de terre, bordé d'un fossé, et qui, par endroits, s'élargit, marquant la place des tours rondes. Les décombres du rempart ont le même ton gris jaune de ceux de l'intérieur, qui brûle les yeux tout en absorbant la lumière et que ne peuvent traduire les plaques les plus sensibles.

Dès le soir, le gouverneur délègue vers ma tente le bim-bachi ou commandant de la place, qui bientôt me quitte et va s'accroupir auprès de mes deux cavaliers;—le sens de la hiérarchie s'oblitère dans les contrées reculées de l'intérieur.—Une heure après, les trois hommes causent toujours, rangés en cercle; l'officier cause avec animation, très longuement, joignant les gestes aux regards sournois, il semble exposer tout un plan de campagne. L'énigme m'est enfin expliquée: il voudrait bien une boîte de sardines et a chargé le caporal d'intercéder auprès du drogman pour qu'il obtienne de moi cette largesse.

RAS-EL-AÏN. DEUX JOURS SE PASSENT, MÉLANCOLIQUES, EN NÉGOCIATIONS (page [153]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le kaïmakam est lui-même un personnage original: je remarque, dans une espèce de chenil, un gros homme en redingote qui a aussi son idée fixe: il désire sa photographie, et sur l'heure. (Entre temps, nouveau café, tellement amer, qu'on le jurerait mêlé de quinine.) Ma présence, l'énoncé de mes projets plus encore, le laissent rêveur: «Quel plaisir trouve cet effendi à faire tant de chemin sans y être obligé?» Je m'informe sur les dangers d'une traversée de la Mésopotamie: il n'y en a pas, mais il faudrait un guide. J'en trouverai sans peine parmi les Tcherkesses qui peuplent Rakka en majorité. Tout le monde connaît de réputation ces Circassiens, anciens habitants du Caucase, musulmans que l'intolérance russe a fait émigrer en Turquie. Comme ils diffèrent des autres habitants de l'empire! Ce n'est pas une race minée par la saleté et la misère; leurs demeures ne rappellent en rien les tentes des Bédouins, les huttes de boue des Kurdes ou des Turcs; dans quelques villes, elles sont des plus avenantes; à distance, groupées dans le feuillage, offrant à toutes les orientations leurs blanches façades, elles ont l'air de ces maisons coloniales que les Européens se construisent dans les pays tropicaux, comprises de manière à ménager beaucoup d'ombrage et une facile ventilation. Et sur leur personne, pas de haillons; ils ignorent les guenilles flottantes qui s'effilochent; ils ont le goût de la propreté, l'instinct de la parure; leur pantalon, bouffant dans le haut, se colle plus bas à la jambe et est retenu par des sous-pieds; ils ont le buste drapé dans un élégant justaucorps qui accuse leur vigueur svelte. Ils travaillent habilement le cuir, comme on le voit à leurs bottes, à leurs selles et aux fourreaux de leurs armes. Enfin bons cavaliers, très braves; et par-dessus tout très fanatiques et très redoutés.

Je rentrai sous la tente pour discuter avec l'un d'eux. Mon intention était de remonter le Belich jusqu'à Harran (l'ancienne Carrhæ), ayant appris des auteurs anciens que ç'avait été une ligne stratégique fortifiée par intervalles. Mais il fallut y renoncer: on savait à Rakka que, tout le long de cette route, les rares citernes étaient bondées de sauterelles crevées. Restait un autre programme: foncer sur Ras-el-Aïn, où devait s'élever, il y a des siècles, Resaina-Theodosiopolis, dont l'empereur Théodose avait renforcé les murs, et qu'ensuite Justinien entoura de fortins avancés, comme un grand camp retranché. Il était bien tentant de retrouver quelque chose de cet ensemble. Le plan agréa, et un vieux Tcherkesse en fit son affaire; c'était un homme déjà mûr, avec quelque chose d'un peu diabolique dans l'expression, et boîteux par surcroît.