BIREDJIK VU DE LA CITADELLE: LA PLAINE S'ALLONGE INDÉFINIMENT (page [148]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Et nous poursuivons vers le sud: le pays est de plus en plus abandonné, l'étendue sablonneuse, inculte; il faut, parfois, s'éloigner de la rive qui ne livre aucun passage et marcher au hasard, tantôt rebroussant chemin, tantôt sautant des fossés devant lesquels les chevaux s'embourbent et hésitent. Les cartes ne font plus foi; les villages n'ont plus de nom ou en portent plusieurs; ce sont des campements provisoires de bergers: une douzaine de tentes, formées de toiles infectes tendues sur des piquets et surmontées d'une lance. L'indigène est en vain pressé des mêmes questions: «À quelle distance le prochain village? Y trouve-t-on de l'eau?» Souvent, il ne comprend pas, regarde d'un air hébété et déclare son ignorance, ou donne au hasard quelques faux renseignements; la notion de l'heure n'a rien de précis dans sa cervelle, et ce nomade ne semble connaître que son séjour du moment.

Avant Rakka, je n'ai trouvé que deux établissements gouvernementaux: à Meskéné, un bureau de poste et une minuscule caserne; à El-Hammam, un petit poste de gendarmes. Ces braves gens me signalent, à quatre heures de marche droit au sud, une ville antique, debout avec ses murs intacts et ses églises: Rou R'sapha (Resapha-Sergiopolis). Le grand épigraphiste Waddington avait négligé de s'y rendre; mais on m'en dit tant de merveilles, et c'est si près! En un jour, je puis aller et revenir; il le faut bien, du reste, car l'endroit est inhabité, dépourvu d'eau. Je laisse tente et bagages au bord du fleuve, n'emmène que trois de mes compagnons et pars de bonne heure, d'un pas allongé, me guidant à la boussole. Je comptais sur la limpidité de l'air pour me révéler de loin les ruines. Or la pluie se met à tomber et me dérobe l'horizon. Que faire? Un découragement serait honteux, et quel regret si le temps doit s'élever! Puisqu'on ne peut avancer, déjeunons pour gagner une heure. J'aurais voulu sortir de moi-même à ce moment et contempler notre groupe: n'aurais-je pas pris pour quatre fous ces quatre hommes encapuchonnés, se courbant pour abriter leur pain, et, entre leurs quatre chevaux qui baissaient tristement la tête, au milieu de la campagne nue, mais ruisselante, mangeant avec entrain sous l'averse? J'aurais mal jugé. Le temps s'éclaircit et nous permet de repartir; bien tard, nous atteignons enfin la ville, en plein saisissement. Il est exact que ses murailles ont subsisté, formant un grand quadrilatère, et creusées sur tout leur pourtour d'un élégant portique, impeccablement rectiligne, dont je contemple avec admiration les perspectives lointaines. Sergiopolis ne fut qu'un enclos artificiel autour d'un lieu de pèlerinage fréquenté, l'église de Saint-Serge, un rempart destiné à le protéger contre les incursions des Arabes. Justinien est l'auteur de cette grande œuvre. Presque aucun Européen n'en a parlé depuis que deux négociants anglais d'Alep, il y a deux siècles, y firent une halte aussi brève que la mienne, et pour le même motif. Ironique mésaventure que ce manque d'eau en présence des gigantesques citernes que les Byzantins ont creusées là et maçonnées. J'en sonde la profondeur, 15 mètres, mais non l'incroyable étendue. Du moins, elles suffiraient à abreuver des milliers d'hommes; et rien n'en est détruit que les pavements supérieurs, formant jadis un entonnoir où s'engouffraient les pluies d'hiver. À l'œuvre utile, ces ouvriers du VIe siècle ont donné un cachet artistique: les chapiteaux et les corniches des chapelles sont ornés de moulures, comme dentelées. Contre la porte nord, à l'extérieur, s'applique un ordre décoratif grandiose, dont les arceaux sculptés offrent aux yeux des entrelacs, des fruits et des feuillages.

SÉRÉSAT: VILLAGE MIXTE D'YAZIDES ET DE BÉDOUINS (page [146]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Vers cinq heures, je me détache à regret de ces imposantes murailles, d'une blancheur plus éclatante que le marbre, étant en pierres micacées dont les paillettes scintillent au soleil. Nous avons même trop tardé; la plaine continue à se déployer devant nous comme derrière, toujours pareille, et rien ne dénonce l'approche du fleuve. Nos ombres, de plus en plus longues, ont finalement disparu avec le jour; impossible de se guider d'après le ciel, voilé, ni d'après la boussole, où je ne distingue plus l'aiguille. Mieux vaut s'arrêter; il ne reste qu'une croûte de pain à se partager, nos montures n'auront pas de fourrage, et nous manquons de couvertures à étendre entre nos corps et la terre fraîchement arrosée. Pour allumer du feu, nous disposons des mauvaises herbes épineuses et humides dont l'étendue est parsemée; on se déchire les mains à les arracher; Ali-Oum-Bachi, avec une rare constance, souffle à pleins poumons sur les brindilles qui ne produisent, durant deux heures, qu'une fumée blanche. Enfin la flamme jaillit et éclaire le touchant tableau de deux de nos chevaux qui se tiennent embrassés à leur manière, en se frottant le cou avec un faible hennissement plaintif. Le reflet a réveillé des hôtes insoupçonnés, car des cris indistincts d'animaux sauvages se laissent percevoir à grande distance. Pourtant, et malgré la dureté du matelas, j'arrive à sommeiller, quand une voix nasillarde et monotone me réveille en sursaut: Abdallah s'est mis à chanter pour tuer les heures.—Tchok soïlima, «tais-toi.» Il se résigne au silence avec un gros rire bête, et la nuit s'achève paisiblement.

Sommes-nous loin du campement? Cette fois, le soleil nous guide; au bout de dix minutes, un gros point blanc apparaît près de l'Euphrate. Nous avons mis une heure et demie à le rejoindre, les jambes de nos bêtes tremblant d'inanition. Une compassion éperdue se lisait sur les visages des hommes du poste; la veille, ils nous avaient cherchés dans toutes les directions, excepté la bonne. Il faudra se reposer tout le jour. Arrive une caravane de Bagdad: on cause de l'état troublé du pays; la rumeur s'est répandue que des tribus ont été aux prises et des pertes subies de part et d'autre; mais on s'accorde à penser qu'un étranger comme moi n'a rien à redouter de ces querelles.