TELL-ERFAT EST PEUPLÉ D'YAZIDES; ON LE RECONNAÎT À LA FORME DES HABITATIONS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le lendemain, nous sommes à Nisib, le seul gros bourg après Killis, et plus riant que lui. L'abondance des eaux courantes en fait un grand parc où prospèrent le figuier, la vigne et l'olivier; peut-être aussi la population plus industrieuse qui y prédomine a-t-elle réalisé ce dont l'élément turc eût été incapable. Étrange race que ces Arméniens: en servitude depuis de longs siècles, nulle part chez eux et partout espionnés, ils en ont gardé quelque chose de timide dans le regard, d'oblique dans l'attitude. On a signalé ce caractère exceptionnel de leur architecture: le plan intérieur de leurs églises est entièrement masqué au dehors; il s'enveloppe de constructions massives et carrées, qui dissimulent l'ordonnance des nefs et des absides. Un spécimen de leurs chapelles, orné de fresques, me permet de contrôler ce besoin, si curieusement manifesté, de voiler ce qu'ils font et ce qu'ils cherchent.
L'Euphrate est désormais tout proche; sous ses infiltrations, le pays reverdit et les arbres se font moins rares. Soudain, une trouée se produit, par où j'aperçois un lambeau de son ruban qui miroite; reste à descendre jusqu'à lui; il coule en contre-bas d'une haute falaise, dont la blancheur éblouit, et que le ravinement des pluies a découpée en petites collines. Sans la majesté plus grande du cours d'eau, je me croirais revenu en face du Jourdain, parmi les dunes de Jéricho. Émotion réelle devant ses bords: la vue d'un grand fleuve, dans un pays perdu, est rassurante; les sentiers du plateau rattachent d'infimes villages, qui parfois se déplacent; ce sont des voies artificielles et inconnues; l'Euphrate a son parcours tracé sur toutes les cartes, on sait d'où il vient et où il va; je crois retrouver une des grandes routes du globe. J'ai même vu depuis que bien souvent le même état du ciel s'offre tout le long de sa vallée; chose étrange, c'est la terre qui resplendit et éclaire le paysage; en l'air s'étalent d'énormes nuages d'un noir d'encre; trois ou quatre rayons de soleil à peine s'échappent au travers et font un contraste lugubre. L'impression s'accentue plus près des rives: cette grande artère a de pauvres voisins. Le village de Balkis éveille, de loin et de haut, l'idée d'une taupinière: les gîtes des habitants ont une toiture plate du même ton gris que le sol, sur lequel leur faible saillie ménage de rares jeux d'ombre; on croirait voir les orifices de tanières souterraines où se blottissent des animaux rongeurs. L'humanité a reculé: les sauvages en haillons, qui approchent de ma tente en foule, épient anxieusement le dernier tour de clef donné à une boîte de conserves pour se précipiter sur elle, une fois vide; précieux ustensile! Deux gamins se disputent un bout de papier de trois centimètres que j'ai rejeté de ma boîte de cigarettes. Là-haut, sur le coteau voisin, les hommes d'autrefois ont laissé des témoignages, des points de comparaison. Une ville importante s'élevait à cette place: le lent travail des siècles n'a pas encore détruit tous les pavements de mosaïque; j'ai pu m'engager dans un long couloir, reconnaître une vaste citerne creusée dans la colline avec une rare habileté. Dans le cimetière kurde, de petites pierres informes, mal dressées, marquent seules les tombes; ici, je vois des sarcophages, des grottes taillées, où sont gravés les noms des morts, à côté de leurs portraits et d'ornements symboliques, et le temps a respecté ce pieux hommage; les noms se lisent encore et les silhouettes ont subsisté, bien que la matière soit friable au doigt comme du plâtre. J'ai retrouvé à terre deux statues; ce ne sont pas des œuvres d'art; mais elles témoignent d'une civilisation où avaient leurs rôles des hommes de pensée et d'experts ouvriers. Ce peuple ne laissait rien au hasard: une longue entaille dans le rocher m'a indiqué le niveau où passait la route riveraine, à l'abri d'une submersion par le fleuve qui, lors des crues, sort parfois de son lit.
Depuis lors, la métropole du lieu s'est déplacée; je l'aperçois, plus en aval, à Biredjik. Même phénomène que la veille: le ciel est orageux et noir, la ville toute blanche, éblouissante, presque coquette, avec sa façade de premier plan, à petits croisillons; par derrière, d'autres plans s'enchevêtrent, s'opposent et se répondent; entre eux, les chemins serpentent avec de brusques dénivellations, des coudes capricieux. Je camperai en face de la ville, un peu loin de la vaste berge de sable, où une chaleur accablante s'est emmagasinée, suspend l'haleine du passant, éblouit ses yeux, lui brûle les semelles. En se courbant, l'Euphrate s'est rétréci; on le traverse en quelques minutes dans un bac, large boîte carrée et profonde; les animaux sont réunis au fond; les hommes, assis tout autour du rebord supérieur de la coque. La caisse s'abandonne obliquement au courant; l'idée n'est pas venue de la retenir par un câble; sur la rive droite, à chaque fois, des corps humains, aux trois quarts nus, la ramènent péniblement en amont par le halage.
Le télégraphe m'avait déjà signalé, on m'attendait. Le commissaire de police s'approche en toute déférence et, dans le café du débarcadère, s'échangent les politesses. Arrivent les «noirs», peu engageants; je m'habitue à boire la lèvre en retrait, pour lui éviter le contact dangereux de la tasse. Le commissaire ne veut que de l'eau, mais non le liquide, à peu près clair, qu'on lui présente; il renverse son verre avec dédain et l'envoie remplir dans le fleuve, là où débouche l'égout, donnant une eau plus colorée, plus nourrissante.... Je pénètre dans la vieille forteresse franco-arabe, qui domine la ville et la rivière. D'un côté, Biredjik même forme tout le tableau; de l'autre, vers l'ouest, la plaine s'allonge indéfiniment, unie comme un grand lac, et le regard va si loin que l'horizon reste trouble et imprécis, tremblote dans la buée chaude qui monte de terre.
LA RIVE DROITE DE L'EUPHRATE ÉTAIT COUVERTE DE STATIONS ROMAINES ET BYZANTINES. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
J'ai repassé l'Euphrate, pour suivre sa rive droite qu'ont couverte les stations romaines et byzantines; mais c'est d'une autre époque, bien plus reculée, que datent les premiers vestiges qui s'offrirent à ma vue. Les plus précieuses parmi les sculptures exhumées à Djerabous ornent aujourd'hui le Musée britannique; je n'ai retrouvé en place que les morceaux méprisés. D'autres fouilles, pratiquées ailleurs, ont encore contribué à faire sortir de l'ombre le peuple énigmatique, auteur de ces monuments, dont l'écriture nous est connue, mais le langage mystérieux. Ce sont les Hittites ou Hétéens; ils semblent avoir couvert une grande partie de l'Asie antérieure, entre le XVe et le VIe siècle environ avant notre ère. Ils fixaient sur les hauteurs leurs nécropoles et sculptaient dans le basalte des bas-reliefs qui rappellent l'art assyrien, avec quelques détails caractéristiques: de lourdes coiffures, des vêtements brodés, traînants et garnis de franges, des chaussures au bout pointu et relevé à la poulaine.
On m'a fait voir une stèle de même nature dans un village voisin, à Kelleklu: une simple ébauche; l'artiste n'a exécuté qu'un premier ravalement donnant la silhouette et l'attitude du personnage. La pierre était renversée dans une étable, au-dessous d'un petit mur maçonné; je désespérais de l'en faire enlever, quand le caporal vient à mon aide; il persuade le propriétaire, longtemps incertain, et bientôt l'Hétéen se dresse devant mon objectif. Comme je terminais, une voix furieuse s'élève derrière moi; la maîtresse du logis, absente un moment, est revenue, et invective son mari trop complaisant. Les femmes, dans ces pays sauvages, ont, à l'égard de l'étranger, infiniment plus de défiance que les hommes; celle-ci s'exaspère dans sa rage et fait la joie de tous les spectateurs; mais ses cris ont ameuté les chiens, qui commencent un concert étourdissant, et nous n'évitons leurs crocs qu'en partant au plus tôt, à reculons, avec menace de leur jeter des pierres. Ces terribles animaux sont, d'ordinaire, plus silencieux; on dit qu'ils laissent approcher l'étranger et se jettent alors sur lui sans aboyer; à cheval, seulement, on se sent rassuré.