La région de l'Euphrate est largement pourvue de brigands, qui guettent les petites caravanes et les détroussent. À l'inverse de l'administration, ils ne tuent pas pour tuer, mais chevaux, armes et bagages les tentent, s'ils sont en force. Deux soldats, aussi mal armés que leurs nombreux adversaires, pourraient-ils résister? Le mieux est de se laisser dépouiller, d'autant que les voyageurs n'en sortent pas nus comme vers; on leur passe le nécessaire en vivres et vêtements pour gagner la ville voisine. Là, ils déposent leur plainte, dont les voleurs n'ont cure; mais, ou égard aux précautions prises, quoique en vain, le Gouvernement turc est responsable et accepte le principe de l'indemnité. Les frais élevés d'une escorte équivalent donc à une prime d'assurance. Mes deux gardiens se nomment des esterlys (muletiers); ils sont, en effet, montés sur des mulets, comme toute la cavalerie légère. Plus d'uniforme d'apparat: un mouchoir sur la tête, un modeste vêtement bleu clair et des pantoufles! La selle supporte tout un fourniment, sur lequel le cavalier est proprement assis, les jambes portées très en avant, vers l'étrier qui est fixé presqu'au bas du cou de la monture; au lieu de bride, une grosse chaîne, terminée par un long clou. N'importe où il veut s'arrêter, le soldat plante le clou en terre; la bête est captive, sans le secours d'un arbre ou d'un poteau.
Mes deux hommes ne se ressemblaient guère: l'un, simple soldat, silencieux, sans ombre d'intelligence, apte aux locomotions indéfinies et dévot de stricte observance. Toutes les heures, il piquait un galop, puis descendait soudain, allongeait à terre son manteau et son fusil, et s'inclinait profondément vers le midi, où est la ville du prophète. Khalil aura une belle place au paradis. Au contraire, je n'ai jamais vu prier Ali-Oum-Bachi (le caporal Ali). Malgré tout, je ne suis pas inquiet de sa vie future: il n'avait que de jolis défauts. Il parlait trop, mais c'était une distraction pour les autres; gourmand, friand de beurre et de sucre, il fallait le voir devant la grande marmite où mes gens puisaient à la ronde, et qui plus d'une fois tint lieu aux chevaux d'abreuvoir. Combien serviable, en revanche! Bon garçon, dans toute la force du terme, et semblant—comment le croire!—prendre à tâche de limiter mes dépenses de bakchiches.
Ma caravane,—sept hommes, huit animaux,—quitte Alep le 2 mai, et suit, dans la direction du nord-est, une longue route poudreuse. Premier arrêt à Tell-Erfat: pas d'antiquités; mais le présent me dédommage. La localité est peuplée d'Yazides; ils passent pour adorateurs du diable; du moins, toute exclamation contre ce dernier les indispose. On reconnaît cette secte à la forme de ses habitations; elles ressemblent à des pains de sucre, ou mieux, à des obus: toutes minuscules, faites de boue, elles ne sont percées que d'une entrée basse et, dans le haut, de deux ou trois trous qui laissent passer, soit la fumée, soit l'air nécessaire aux hommes, chiens, ânes et moutons qui s'entassent là pêle-mêle; des os plats de chameaux, plantés au sommet dans la terre crue des briques, rejettent au dehors les eaux de pluie.
Durant plusieurs jours, la plaine que je traverse conserve le même caractère, celui de la dévastation; la colère me gagne à voir d'heure en heure s'accumuler les marques de l'esprit destructeur; les petits centres d'habitation s'espacent de plus en plus et s'amoindrissent, se réduisent parfois à cinq ou six maisons; une vingtaine de sauvages déguenillés y vivent avec quelques ânes, quelques poules. Leur paresse invétérée trouve peut-être en ce moment une excuse qui suffit à leur fatalisme: Allah n'a que rigueurs pour qui travaille; l'année est terrible pour les récoltes de blé et d'orge, qu'un fléau vient d'anéantir. À plusieurs reprises, nous sommes enveloppés dans un nuage épais d'énormes sauterelles; ailleurs, la bande nous a précédés, les criquets ont tout ravagé et, une fois repus, sont morts sur place; leurs cadavres, littéralement, tapissent le chemin.
ÉGLISE ARMÉNIENNE DE NISIB; LE PLAN EN EST MASQUÉ AU DEHORS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Brusquement, au sentier incertain succède une voie romaine, accumulation de gros cailloux qui pointent dans tous les sens; une rangée de pierres plus volumineuses forme rebord de chaque côté. Mes moukres ne l'apprécient guère, ils préfèrent la lande poudreuse, moins dure sous les pas. Mais voici, après coup, de quoi donner raison aux grands routiers du monde antique: le ciel s'est encore chargé de nuages, et la pluie commence à tomber avec furie; la poussière se transforme en boue gluante; les chevaux, harassés, fouettés par le vent, reculent d'un pas sur deux qu'ils font. On regrette déjà la chaussée, ses pierres disjointes. Nous sommes pourtant sur un grand chemin de la Syrie; la ligne du télégraphe, qui vient directement d'Alep, sans faire tous nos zigzags, nous rejoint à l'instant. Elle aussi semble attester qu'une force ennemie a passé par là: les poteaux penchent dans tous les sens, quelques-uns sont arrachés, et le fil est bien près de toucher terre; ailleurs, il repose simplement sur la tige de l'isolateur dont la faïence a été enlevée ou s'est brisée. Pourtant cette ruine remplit encore son office; c'est toujours un rappel de civilisation, un indice de vie humaine. Encouragement bien nécessaire: mes cartes me trompent sur les distances ou marquent un village disparu. L'étape s'allonge, et rien devant nous que le vide; le moukre Sélim commence à protester avec énergie, puis se tait, voyant qu'il réussit tout juste à me faire rire. Je les connais, maintenant, les charmes du voyage qu'a chantés le poète hostile aux voies ferrées: «Les détours imprévus des pentes variées» se multiplient sans nous conduire au gîte nocturne. «L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu» semble déjà presque insensé, quand enfin, dans le déclin du jour, apparaissent les quelques masures du village désiré, au bord d'un affluent de l'Euphrate, où les grenouilles coassent dans les joncs. Kersin! je n'oublierai pas son nom.... Je gage qu'Alfred de Vigny, regrettant l'imprévu, ne songeait qu'aux routes de France.