III. — Séjour à Orfa. — Samosate. — Vallée accidentée de l'Euphrate. — Roum-Kaleh et Aïntab. — Court repos à Alep. — Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. — Huit jours trappiste! — Conclusion pessimiste.
BÉDOUIN.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Vue de la citadelle, Orfa semble dormir dans un éblouissement de soleil. C'était l'Édesse des croisades; c'est encore, grâce aux Francs, une ville fortifiée, dont l'enceinte est formée de solides murailles, flanquées de tours massives; le château fort qui la domine a souffert davantage, mais il est vaste et élevé. Malgré cet appareil de défense, malgré le fossé profond qui le complète, ce n'est point une impression sévère que produit le panorama: au premier plan, le Birket-Ibrahim, grand bassin aux eaux claires, étale son miroir calme entre des espaces verdoyants et des arbres centenaires qui dressent très haut leurs branches; on voit des enfants courir et jouer sur les bords, et on les entend rire; des tables se dressent à l'ombre où viennent s'asseoir les citadins aux heures lourdes du jour. C'est comme un jardin de plaisance, dont la fraîcheur déborde et semble monter jusqu'au terre-plein du fort. Derrière, commence la ville, qui n'est nullement serrée ni ramassée à la mode orientale. Même Biredjik, pourtant sans tristesse, ne présente que des surfaces nues ou percées de mornes fenêtres carrées, grillées et en saillie, d'où l'on observe sans être vu, et qui éveillent l'idée de geôle et d'espionnage. Ici, des ouvertures, gracieusement arrondies dans le haut, se juxtaposent, s'accumulent et, s'enlevant en noir sur la blancheur des murs, simulent des portiques, des vérandahs à l'italienne. Une impression de tranquillité souriante et,—à distance,—presque une impression d'art. N'est-ce pas, en effet, un aimable caprice de constructeur, cette mosquée Ibrahim-Djami, dont les fines colonnettes supportent des arceaux que le recul allège et amincit, qu'on dirait, comme de la dentelle, épinglées sur un écrin vert sombre, fait de cyprès d'une belle venue? Sans l'altier minaret, d'ailleurs égayé lui-même par son balcon si ouvragé, on s'y croirait dans la villa d'un pacha homme de goût; les promeneurs flânent dans la cour sans trop songer à la prière, et de là, par les degrés en pierre de taille, descendent au bord d'une grande piscine, qui invite au bain et à la rêverie. Enfin, hors de la ville, les vignes basses aux longs bras, qui courent sur le sol et s'y cramponnent, prêtent un charme discret aux molles ondulations des collines.
Magie trompeuse des points de vue! Quittons la citadelle et sa plate-forme grandiose, où deux puissantes colonnes, restées debout, lui font, dans l'esprit du visiteur, un passé magnifique, mais illusoire; l'abrupte rampe d'accès nous ramène trop vite en pleine réalité: les rues accusent une autre vie, évoquent d'autres souvenirs. Elles sont muettes et tristes, semblent faites pour les poursuites nocturnes; des deux côtés, un trottoir étroit et poli, où n'ont prise que les pieds nus; au milieu, l'égout en plein air, où suintent des eaux grasses, où les bêtes crevées se décomposent devant l'indifférence des habitants et des passants. On sent aussi l'hostilité irréductible de deux races: l'attitude inquiète, la marche furtive des Arméniens, rappellent une histoire horrible et toute récente. Orfa a été, voilà dix ans, un des grands abattoirs d'Abdul-Hamid. Est-ce huit mille, dix mille personnes qui ont péri? On ne le saura jamais. Mais des témoins, encore présents, gardent la mémoire du plus grave épisode: des centaines de femmes enfermées dans l'église où elles avaient cherché refuge; le feu allumé tout autour, chauffant les murs comme un four à pain, cuisant à l'étouffée et faisant fondre, au bas mot, tous ces corps amoncelés. L'exécution fut bien menée, méthodique, même adroitement restreinte: une seule population était visée. Contre les troupes du commandeur des croyants, d'autres soldats furent chargés de défendre le reste des communautés chrétiennes! Le collège protestant, la maison des sœurs, le couvent des franciscains, ne furent point inquiétés, mais durent recevoir, loger, entretenir des escouades, que le gouverneur disait placées là, pour éviter que quelque erreur ne vint à détourner, sur des protégés plus directs de l'Europe, la juste irritation des habitants contre les infidèles. Même quand le massacre eut cessé, on imposa à ces malheureuses missions de garder de longs mois leurs pensionnaires; dormant tout le jour et bien nourris, les zaptiés, délégués à cet office, se faisaient encore des rentes; leurs montures étaient à leurs côtés, recevaient, chaque jour, l'orge et la paille. Ne fallait-il pas être prêt à la première alerte? Exquise ironie: quel cheval pourrait trotter dans les rues d'Orfa? Les sabots des bêtes non chargées glissent à chaque pas sur les dalles inclinées des ruelles.
CITADELLE D'ORFA: DEUX PUISSANTES COLONNES SONT RESTÉES DEBOUT.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
J'ai laissé ma tente et mes gens devant la porte du sérail, hors des murs, et accepté l'hospitalité joyeuse des capucins. Ils sont trois: le doyen de la maison est un Italien qui a passé là plus de quarante ans de sa vie; il marche à peine aujourd'hui, ne peut plus sortir du couvent, a presque perdu le sens des choses extérieures; tout glisse sur lui sans l'impressionner, et il n'est plus guère capable de dire autre chose que ces quelques mots où s'affirme son unique préoccupation: «A Urfa, i cattolici sono pochi.» Orfa était la patrie d'Abraham, d'après la tradition biblique; j'ai cru retrouver dans ce vieux père comme un successeur du patriarche. Les deux autres tiennent, comme les sœurs, une petite école. Curieux ensemble que cette trentaine de gamins, qui gardent leurs coiffures et posent auprès d'eux leurs pantoufles, parfois à peine vêtus, sales et souffreteux; les yeux sont expressifs, les physionomies intelligentes; on devine surtout de prodigieuses mémoires, le don d'apprendre sans étude par le contact et les frottements de la vie; ils ânonnent sur leurs livres, coupent mal les phrases, semblent répéter un langage inconnu; et, quand je parle d'eux avec le maître dans le même idiome, je suis frappé de voir que pas un mot ne leur échappe. La tâche est méritoire de dégrossir ce petit monde, si fréquemment dans le besoin, et qu'attire surtout l'espoir de quelque aumône. Heureusement, les deux missionnaires sont gens du pays, qui connaissent toutes ces âmes et le moyen d'aller à elles. Même auprès des musulmans, ils jouissent d'un certain crédit; c'est à peine si les jeunes enfants leur lancent parfois des pierres accompagnées d'injures. On est habitué à rencontrer le Frère Joseph, actif et rieur, entouré de sa bande qui l'escorte dans ses tournées de photographe.