Et j'ai pris, quittant à regret mes hôtes, le chemin de Samosate (aujourd'hui Samsat), une voie romaine, dont les traces s'effacent, par endroits, pour reparaître plus loin; elle traverse longtemps des vignobles prospères. Les villages deviennent plus nombreux, moins misérables; on y essaie de cultiver, et les maisons s'entourent d'arbres à fruits. La population, au nord d'Orfa, est presque exclusivement kurde jusqu'à l'Euphrate. J'ai passé le fleuve à nouveau, avec moins de curiosité cette fois; j'étais habitué, d'ores et déjà, à la lenteur des préparatifs, aux discussions sur le prix, au spectacle des chevaux apeurés, portés dans le bac à force de bras, et lançant de vaines ruades dans toutes les directions.

Le fleuve est plus jaune que jamais; il faut un impérieux besoin de fraîcheur pour s'y plonger; le fond n'est que vase et limon, les pieds s'y enfoncent et s'y embarrassent. L'ancien lit est abandonné, il formait un coude devant Samosate; sa place ne se trouve plus marquée, depuis quatre ans, à l'étiage, que par des délaissés fangeux. La force du courant a brusquement rapproché les deux extrémités de la courbure, et les sauvages du lieu doivent aller, un peu loin, remplir leurs outres. Les voilà donc, les successeurs de cette petite république, qui avait ses magistrats, ses assemblées, qui mettait en circulation des monnaies d'une si belle frappe, et qui comptait, parmi ses gloires, le satiriste Lucien, quelque chose comme le Voltaire de la Grèce, le prince, en son siècle, du savoir et du bon goût. Là où il est né, où son esprit s'est éveillé, personne, aujourd'hui, ne sait plus lire: jeter le grain à la terre, pétrir, traire..... et fumer, c'est toute la science des derniers venus. La majesté hellénique ne se révèle plus que dans des fragments espacés du mur d'enceinte et quatre hauts piliers maçonnés, seuls débris des constructions de l'acropole.

ORFA: MOSQUÉE IBRAHIM-DJAMI; LES PROMENEURS FLÂNENT DANS LA COUR ET DEVANT LA PISCINE (page [157]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Voilà un mois que je chevauche en plaine, résigné aux horizons reculés et mornes; les accidents de terrain étaient exceptionnels, insignifiants; à partir de Samosate, le paysage se transforme. En amont de Biredjik, l'Euphrate coule constamment entre de hautes falaises, et il n'arrive guère qu'on en puisse longer les rives. J'entre dans la région des vallées encaissées, où l'on perd de longues heures à descendre au torrent par un sentier escarpé, pour remonter d'autant sur l'autre versant, et, arrivé au sommet, voir s'ouvrir un nouveau précipice. Le pays est si peu parcouru que les chemins, parfois, cessent brusquement, aboutissent à un large cours d'eau, dont on ne sait pas la profondeur et qu'il faut traverser de toute force.

Le surcroît de fatigue, imposé par ces ascensions répétées, se trouvait compensé par l'imprévu du paysage, la fraîcheur plus grande de l'atmosphère sur les cimes, enfin par une abondance d'eau de source qui nous fut, bien souvent, un réconfort. Plus de cloaques dans la montagne et plus de sable. D'ailleurs, la population restait très clairsemée; un petit village, toutes les trois heures, vivant surtout de lait aigre et caillé. Aucune grande ville ancienne ne s'est élevée dans ces parages; pourtant cette région alpestre n'était point désertée, un réseau de routes la sillonnait aussi; les hasards du chemin m'ont conduit devant un pont antique que les Arabes avaient achevé ou restauré. Au delà j'ai, pour la première fois dans la Syrie du nord, retrouvé des bornes milliaires romaines, colonnes énormes mesurant plus de deux mètres de long; leurs bases carrées résistaient aux efforts pour les faire rouler, afin de voir si quelque inscription était lisible.

Durant ces exercices, la caravane avait, malgré moi, continué son chemin. Tout voyageur en Orient a mille difficultés pour imposer à des moukres un itinéraire de son choix et des arrêts à sa fantaisie. Habitués au transport des bagages d'une ville à l'autre par les chemins ordinaires, en faisant halte aux relais connus, ils n'arrivent pas à pénétrer les intentions de l'Européen et à comprendre que les voies fréquentées ne sont pas celles qui l'intéressent. Les miens m'avaient vu bien des fois, pourtant, examiner une ruine ou appliquer contre une pierre un grand papier destiné à en garder l'empreinte, déployer des rouleaux où je lisais des noms, et m'amuser à leur montrer que je connaissais, mieux qu'eux, ceux des villages où je n'avais jamais mis les pieds. Quelle stupéfaction le jour où, ayant constaté l'itinéraire d'Humann et Puchstein sur leur carte et demandé à un vieillard si, en telle année, des étrangers ne m'avaient pas précédé, j'avais reçu, devant mes hommes, une réponse affirmative et appris ce détail que l'un des voyageurs était tombé malade en ce lieu et y avait dû séjourner deux semaines!

Donc mes moukres allaient de l'avant, droit devant eux, par le chemin le plus court; le bruit des clochettes s'éteignit, et quand nous repartîmes en hâte, je vis que les deux moitiés de la caravane ne se rejoindraient pas. Arrivé au hameau d'Alif, je dus envoyer un homme du pays à la recherche des disparus, qui avaient emporté tous nos vivres. Heureusement, le village était couvert de ruines intéressantes: bassins taillés dans le roc, basilique, surtout un curieux mausolée, bizarrement orné, au-dessus de la frise du premier étage, de toute une rangée de têtes sculptées.

Mais je vais pouvoir, une dernière fois, me rapprocher de l'Euphrate avant de le quitter. Un petit berger kurde, nain et bossu, me guide jusqu'aux falaises qui le surplombent, et où s'élevait une tour de guet, maintenant écroulée; de là, un sentier de chèvres conduit à une sorte de belvédère, où une inscription mentionne l'établissement en ce lieu, sous Vespasien, d'un appareil destiné à faire monter l'eau du fleuve. Un petit corps de soldats l'avait construit, et, pour charmer leurs loisirs, des hommes de la troisième légion gallique avaient sculpté, dans le roc, l'image du Dieu Euphrate, personnage nu couché sur le côté et, suivant le type habituel, le bras posé sur une urne. Image grossière, mais curieux document sur les goûts et les passe-temps des troupes de cette époque. Ce petit détachement servait, sans doute, à protéger les populations qui devaient, comme aujourd'hui, se presser en aval, le long des rives. J'ai trouvé là un jardin ininterrompu, où la végétation luxuriante des arbres à fruits et des lauriers-roses jette, sur la berge, une ombre épaisse. Nous cheminons, durant une heure, dans ce verger enchanté, qui nous conduit jusqu'à Roum-Kaleh.