PONT BYZANTIN ET ARABE (page [159]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le «château des Francs» fut la principale place de guerre de la principauté franque d'Édesse, puis du royaume de Petite-Arménie. C'est une formidable forteresse, établie à un niveau très élevé, sur un promontoire à pic, dominant l'étroite presqu'île formée par l'Euphrate et un de ses affluents. J'ai planté ma tente au pied des créneaux et des tourelles, au seul endroit à peu près horizontal; c'est là que les Turcs avaient établi leur cimetière; les pierres tombales, au grand effroi de mes deux soldats, servaient de table à manger et de points d'attache pour les cordages. Il fallait bien contre le vent leur peu de résistance. La vallée de l'Euphrate, décidément, est un foyer d'appel pour les orages: à peine la quittons-nous le lendemain qu'une forte grêle vient nous assaillir et embarrasse longtemps notre marche.

MAUSOLÉE D'ALEP, ORNÉ D'UNE FRISE DE TÊTES SCULPTÉES (page [160]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

J'ai dû cheminer deux longues journées, à travers un pays inculte, presque inhabité, avant de prendre, à Aïntab, une journée de repos. Cette ville, aujourd'hui importante, ne remonte pas plus haut que le Moyen Âge, où elle avait un nom sans éclat. Ses rues sont larges et bien percées; il y règne une visible aisance, qu'accroît l'industrie prospère des teinturiers. Mais je n'en connais pas de plus banale; rien qui attire l'œil et le séduise. On peut errer dans les rues sans haut-le-cœur; elles sont relativement propres, mais l'absence totale de pittoresque et de couleur entraîne un insurmontable ennui. Seul, le quartier arménien, plus escarpé, mérite d'arrêter les regards. Quand le gouverneur m'a posé, avec ce sourire figé, inévitable, irritant, la question traditionnelle: «Cet endroit vous plaît?» l'acquiescement sollicité a coûté beaucoup de peine à ma franchise. J'ai su gré et tenu compte à ce joli garçon, à la moustache trop noire et trop soignée, aux joues trop pleines, trop roses, de sa connaissance du français, chose exceptionnelle dans le vilayet d'Alep, et de son penchant à la tolérance, dont se louaient les Pères Franciscains, mes hôtes, qui m'accompagnaient au konak. Il n'en a pas toujours été ainsi, depuis le transfert du vice-consulat de France, d'Aïntab à Marach. On a connu une censure méticuleuse qui lisait avec soin et corrigeait les livres envoyés par l'Alliance française pour les écoles, arrachait des pages conçues dans un mauvais esprit, rayait le mot Dieu pour mettre Allah en marge, et, trouvant sur les couvertures: Ouvrage pour l'enseignement primaire dans les colonies françaises, barrait les derniers mots, de peur de laisser croire qu'Aïntab avait un autre maître qu'Abdul-Hamid.

Pour prendre en grippe Aïntab, il m'eût suffi de constater les effets du fléau qui y sévit. Tout le monde a entendu parler du «bouton d'Alep», maladie de la peau consistant en des pustules, dont la cause demeure incertaine, et qui s'attaque à tout le corps, mais spécialement à la figure. Elle s'étend, en réalité, bien au delà de cette ville, sur toute la Mésopotamie; Bagdad et Mossoul en sont affligées; mais, dans aucune localité, elle ne fait autant de ravages qu'à Aïntab; je ne crois pas avoir rencontré un seul indigène qui n'eût, au cou, aux joues, au front, une ou plusieurs cicatrices jaunâtres qui, lorsqu'elles se multiplient, font croire à distance que les visages, ainsi marqués, sont couverts de plaies.

Une route carrossable, vaguement entretenue, relie Aïntab à Alep; mais il n'entrait pas dans mes plans de la suivre. C'est une obligation—et pénible—pour le seul voyageur en voiture, qui arrive tout blanc de poussière, comme aveuglé. Mieux valent les sentiers accidentés, plus pittoresques, plus rapprochés aussi des anciens itinéraires. Je voulais passer à Cyrrhus, le siège épiscopal de l'historien du Ve siècle, Théodoret, à qui l'on fait honneur de l'élégant mausolée, encore debout aux portes de la ville antique. Elle a gardé, à peu près, ses murailles, enserrant une grande surface. Rien que la citadelle, au sommet de la colline dont Cyrrhus couvrait la pente orientale, a jusqu'à 400 mètres sur son plus grand côté; elle n'en était pas, pour cela, beaucoup plus formidable: au sud, une colline la dominait bien de 50 mètres. Cyrrhus n'a pu être qu'une très médiocre place de guerre. Le forum est encore nettement indiqué; j'y ai retrouvé des bancs de pierre où venaient s'asseoir les oisifs. Les tronçons de colonnes, épars sur le pourtour, laissent supposer la présence d'un portique; cet accessoire devait être bien nécessaire dans une ville exposée à des chaleurs torrides. J'ai cru prendre une congestion dans le petit cimetière tout proche, où l'on m'avait montré un grand cippe octogonal, brisé au sommet, qui était couché dans les champs. Chaque face portait une inscription; mais la masse du bloc de pierre m'empêcha de le retourner et d'estamper ce qui était gravé contre le sol. Ma figure et mes gestes devaient trahir bien vivement ma déception, car une femme, qui assistait à mes tentatives de déchiffrement, s'empressa de dire à sa compagne, accroupie devant nous comme elle: «Tu vois cet étranger, il vient de retrouver la tombe de ses grands-parents: il n'ose pas pleurer devant nous, mais si nous partions, il fondrait en larmes.» L'éclat de rire que m'arracha cette phrase, quand on me l'eut traduite, dut inspirer à mes voisines de sérieux doutes sur l'état de ma raison.