Je l'ai quittée au pied de l'Alma-Dagh (l'ancien Amanus), au point où se multiplient les marécages couverts de roseaux, où les buffles vont se vautrer, puis se relèvent, le ventre orné d'une épaisse couche de boue noirâtre et grasse. Je longe la montagne dans la direction du nord; c'est un immense réservoir d'eau, car elle s'élève fièrement, très boisée, et les nuages, qui s'accumulent au fond de la baie d'Alexandrette, en couronnent fréquemment les hauteurs. Personne ne songe à utiliser les nombreuses sources; il serait facile de les canaliser en vue de l'irrigation; les Turcs, au lieu de cela, ont mis leur zèle et leur habileté accoutumés à les étaler en mares stagnantes, peuplées de crapauds, remplies de joncs et de broussailles inextricables. Les habitants sont aussi rares que dans les contrées reculées que je viens de parcourir, ou à peu près, et l'on rencontre plus de cimetières que de passants. La végétation cependant s'accommode à merveille du climat et du sol; j'ai traversé, durant plusieurs jours, des forêts de grands chênes. Mais on me dit qu'elles s'éclaircissent de plus en plus: le déboisement est une des sciences de l'Oriental; or ce maniaque de la destruction, ce fainéant qui ne songerait pas à disputer au soleil un pied carré de terre, aime l'ombre et en profite partout où le hasard la lui procure. On prendrait pour une charge, s'il était fixé sur le papier, le tableau qui s'est plus d'une fois présenté à ma vue: une étendue sans limites, entièrement dénudée, où pointait seulement un petit arbuste en parasol, sous lequel quatre ou cinq hommes, serrés comme des moutons, trouvaient un refuge contre les chauds rayons du jour.

Le premier village où je me sois arrêté doit son nom de Kara-Moughara (grotte noire) à un tombeau creusé dans le roc, sur la façade duquel se développait une longue inscription. Devant cette façade, taillée comme le fronton d'un temple, à deux rampants, une petite terrasse était ménagée, où l'on devait accéder par un escalier, maintenant détruit. L'exiguïté de cet espace m'empêchait de prendre le recul nécessaire, et j'ai cru à plusieurs reprises me renverser dans le vide en cherchant à mieux lire à distance les caractères à demi effacés.

Les principaux torrents qui descendent de l'Alma-Dagh y ouvrent, de-ci de-là, des vallons riants ou sévères, capricieusement ramifiés. Le premier exemple de cette nature de paysage m'a été offert à Kara-Moughara même. Là où se cachent dans la verdure de rares maisons et de petits moulins, bien des civilisations se sont succédé: l'étage hittite se retrouve au sommet des tells, où les dalles de basalte demeurent éparpillées; au faite d'un coteau voisin, c'est l'art grec qui a laissé des vestiges précieux pour leur rareté en Syrie: un élégant petit temple s'y élevait; enfin l'époque romano-byzantine se signale en contre-bas par de grossiers sarcophages et les pans de murailles en blocage de quelque modeste cité. La décadence remonte haut; elle continue, elle ne peut guère aller plus loin....

Le deuxième carrefour de vallées commence auprès du modeste bourg de Khassa; ce dernier diffère de tous ceux que j'ai visités en Orient: c'est une juxtaposition de fermes-miniatures; une maisonnette en bordure du chemin et un champ par derrière. Enfin, étrangeté déconcertante, certaines rues sont larges et rectilignes, se coupent à angle droit.

Nous quittons Khassa le lendemain, croisant un cortège nuptial: débauche de couleurs vives, rouges, jaunes, dont le luxe éblouit auprès des humbles atours dont les indigènes se parent ordinairement. Bientôt le chemin lui-même semble nous faire fête, il serpente au milieu des lauriers-roses; toute la campagne verdit peu à peu, annonçant le voisinage d'une source abondante. À Checkhlé seulement nous l'avons atteinte; l'eau jaillit, fraîche et claire, de la paroi rocheuse. C'est elle qui a fixé là une communauté de Pères trappistes, qui y sont établis depuis une vingtaine d'années; on m'a dit récemment qu'ils allaient en partir. Ils n'ont certes pas trouvé le séjour idéal en s'arrêtant à Checkhlé; ils jouissent sans doute d'un climat sain, mais sont au fond d'un entonnoir, privé par son orientation des fraîches brises de mer. Il fait très chaud au monastère; on va fréquemment à la fontaine s'administrer sur le crâne une douche bienfaisante. La nuit même, toutes fenêtres ouvertes, comme pour provoquer un courant d'air qui ne vient pas, hors les jours de rafales, on peut à peine dormir sous un simple drap. Une variété, pour moi nouvelle, d'énormes mouches exaspère les chevaux sans trêve; elle ne s'attaque pas à l'homme, mais d'autres songent à lui.

Malgré les rigueurs du climat, les hardis cénobites ont entrepris de se créer une demeure durable. Ils avaient en arrivant trois tentes que l'État français leur avait données; il fallait faire le guet durant la nuit; chacun veillait à tour de rôle et prenait le fusil en main, au premier grognement des gros et terribles chiens de garde. Puis peu à peu on a construit de petites huttes de terre séchée et de branchages, qui, maintenant, servent plutôt de celliers et de magasins; un grand édifice en pierre, couvert de tuiles, a remplacé les premières habitations. Aujourd'hui encore la région n'est pas très sûre; à un quart d'heure du cloître est un coupe-gorge qu'on ne traverse pas sans mettre la main à la crosse du revolver, car souvent les voyageurs sont guettés par quelques Tcherkesses, tapis dans un fossé derrière les bosquets.

Les Pères étaient venus pour travailler la terre, et ils possèdent des champs étendus; ils dirigent seulement les travaux exécutés par les Arméniens d'un petit village fondé au-dessus de leur résidence, et qui s'est accru après les massacres, dans leur ombre protectrice; mais les Frères mettent eux-mêmes la main à la pioche ou à la charrue; dans les terrains vierges et rocailleux, achetés à bon compte, par petits lots, ils s'usent à arracher les pierres et à creuser profond; aussi le petit cimetière tout proche des cellules compte déjà presque autant de religieux que le couvent. Pourtant l'exploitation prospère: le jardin potager répond aux efforts des jardiniers; les vignes surtout couvrent les domaines de la Trappe, elles poussent vigoureusement et, chaque année, la récolte progresse. Mais quel vin! Le soleil d'Orient, qui rend les hommes apathiques, communique souvent aux choses un peu de sa violence; le crû de Checkhlé est ultra-capiteux; qui peut le boire sous un tel climat sans beaucoup de réserve? Et, irritante difficulté, comment le transporter, faute de routes? comment le faire connaître au dehors? Dans le sentier qui longe les bords de l'Alma-Dagh, il ne passe presque jamais de caravanes, et aucune ligne ferrée n'y sera posée.

PÈRE MARONITE (page [168]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.