Ce massif si remarquable par ses beautés naturelles et ses phénomènes grandioses est encore à peu près inconnu, si ce n'est aux botanistes et aux géologues. Un grand nombre de rocs et de glaciers n'ont encore été visités que par les chamois et les chasseurs; plusieurs pics élevés attendent encore leur nom; tel col, qui fait communiquer les vallées les plus importantes des deux versants, n'a encore été franchi que par une trentaine de personnes, et la Vallouise, charmante vallée ouverte au pied même de la montagne qui a donné son nom au massif entier, ne reçoit peut-être pas dix voyageurs par an. Sans aucun doute, les habitants des villes voisines, Grenoble, Gap, Briançon, connaissent bien mieux de visu ou par ouï-dire les beautés de la Suisse et de la Savoie que celles des montagnes qui bornent leur horizon. Heureusement qu'un Écossais, M. Forbes, a visité les hautes vallées du Pelvoux et raconté son voyage à ses compatriotes[6]. Espérons qu'une pacifique invasion d'Anglais nous apprendra que cette région de notre patrie n'est pas moins belle que bien des pays étrangers fourmillant chaque année de touristes innombrables. Il est temps que les Français apprennent à connaître la France.

Le panorama le plus grandiose offert par le massif du Pelvoux est sans contredit celui que l'on contemple du haut de l'arête méridionale de la Maurienne; de ce côté la citadelle de montagnes se présente dans toute sa largeur comme une muraille à pic, depuis les glaciers de Monêtier et l'hospice de la Madeleine jusqu'aux pâturages du Mont-de-Lans: on n'en est séparé que par une combe noire semblable à une fissure et que l'on croirait à peine éloignée d'un jet de pierre. Un jour, accompagné de quelques amis, j'eus le bonheur de voir ce beau panorama du haut du col de l'Infernet, situé en face même des plus hauts sommets de l'Oisans. Derrière nous ce n'était qu'une mer de brouillards et de pluie roulant ses flots gris sur les plateaux, les vallées et les montagnes; à nos pieds, une lumière éblouissante éclairait de rares champs de neige écroulés dans un cirque, dorait une colline herbeuse qui jaillit du fond de l'abîme comme un cône volcanique, et lançait même quelques rayons incertains dans le gouffre noir de la combe de Malaval; au delà, les brouillards cachaient le ciel jusque près du zénith et reposaient encore sur toutes les cimes du Pelvoux: on ne voyait que des champs de glace aux reflets de plomb, semblables à des pans de nuages, et les bases noirâtres des montagnes où croissent à grand'peine quelques sapins rabougris. Mais, par degrés, le vaste rideau de vapeurs remonta; ça et là de larges trouées s'ouvrirent dans sa surface amincie; le vent le déchira lambeau par lambeau et en éparpilla les débris dans l'air bleu où ils disparurent lentement; puis les nuages s'amoindrissant toujours et rampant en longues traînées sur les arêtes vives des contre-forts, battirent en retraite devant l'implacable soleil, s'enroulèrent autour des hautes cimes, ou bien s'étendirent comme de l'argent mat sur le métal éblouissant des névés. Toutes les glaces se montraient dans leur splendeur: au centre brillaient les trois glaciers de la Grave, blanches cataractes aux vagues soulevées par de longues arêtes et des rochers aigus; ça et là, sur les escarpements, on voyait les tranches bleuâtres de la glace d'où se détachent parfois des pans énormes, cristaux de cinquante mètres qui tombent d'un jet du sommet des rocs, roulent avec un bruit tonnant plus fort que celui de l'artillerie, et s'écrasent au milieu des pâturages en longues coulées d'une blancheur éclatante. Au delà des dômes arrondis qui limitent les champs de glace apparaissaient au loin quelques cimes du Pelvoux, tandis qu'au-dessus des neiges, des roches et des cimes, trônait éternelle et splendide la pyramide de l'Aiguille du Midi, ceinte d'un léger brouillard qui lui faisait une auréole lumineuse et fondait ainsi ses lignes superbes avec l'azur trop cru du ciel.

Les voyageurs qui désirent se rendre directement de la Grave dans la vallée du Vénéon, ouverte au centre même du massif du Pelvoux, peuvent, s'ils ont le pied montagnard, gravir les escarpements que couronne l'Aiguille du Midi, et traverser le vaste glacier du Lac, semblable à un amphithéâtre romain aux gradins concentriques. Du haut d'un dôme de glace, qui s'arrondit à trois mille six cent soixante-treize mètres au-dessus du niveau de la mer, ils verront d'un regard tout le massif des monts d'Oisans, vaste champ de neige troué de pics et dominé par la Barre des Escrins, point culminant des Alpes dauphinoises; en se retournant vers le nord, ils verront aussi, par delà les deux chaînes de Maurienne, le Mont-Blanc qui se dresse avec ses aiguilles et ses glaciers comme une île escarpée au milieu d'une mer de vapeurs. Le spectacle de ces deux géants des Alpes est vraiment grandiose; mais les dangers de l'excursion ne doivent pas être bravés de gaieté de cœur, et le touriste prudent se gardera de tenter les crevasses du glacier du Lac, les ardoisières de Saint-Christophe, les moraines de la Selle et les défilés du Diable, qui mènent dans la vallée du Vénéon. Il vaut mieux, comme les montagnards eux-mêmes, suivre la grande route qui passe au fond de la combe de Malaval, le long du cours de la Romanche, gravir la colline escarpée du Mont-de-Lans, et redescendre au charmant village de Vénosc par l'alpe du Mont-de-Lans, pâturage dont le célèbre Linné connaissait déjà les plantes rares; c'est à la beauté de ce pâturage que les habitants de Vénosc doivent indirectement leur prospérité. Souvent visités par des botanistes, ils sont devenus botanistes eux-mêmes, et chaque année, dans leurs émigrations périodiques, ils vont exercer le commerce des plantes alpines dans toutes les parties de la France, en Italie, en Angleterre, et même jusqu'en Russie et en Amérique; de retour dans leurs montagnes, ils apportent avec eux l'aisance ou même la fortune.

Vénosc éparpille ses maisons blanches et roses sur des croupes mollement arrondies, qui s'abaissent d'étage en étage jusqu'aux bords du Vénéon. L'ensemble de la vallée offre un charmant tableau: les habitations sont à demi cachées sous le branchage des grands noyers; le Vénéon, aux eaux d'un bleu pâle comme les glaciers qui les ont produites, bondit de pierre en pierre entre deux berges fleuries; le ruisseau de la Muzelle descend en cascade d'un charmant vallon de prairies et plonge dans une forêt de sapins: au loin on aperçoit des neiges et le cirque de pâturages au fond duquel se cache le lac de Lauvitel. Mais à peine a-t-on marché pendant quelques minutes en remontant le cours du Vénéon que le paysage change tout à coup de caractère: on vient d'entrer dans le clapier de Saint-Christophe. Toute trace de végétation a disparu; on ne voit plus que blocs entassés en désordre, semblables à des tours, à des pans de murailles, aux ruines d'une Babel gigantesque; les sommets des montagnes disparaissent eux-mêmes derrière l'accumulation de ces débris énormes; on entend mugir le Vénéon à une grande profondeur sous l'amas des rochers écroulés; ça et là brille à travers une ouverture étroite l'écume blanchissante du torrent. Les blocs semblent se tenir debout en vertu d'un équilibre impossible; on se croirait au milieu du chaos d'une nature insurgée contre ses propres lois et l'on tremble presque en suivant l'humble sentier qui serpente à la base des rochers, se glisse dans leurs interstices, s'attache à leurs anfractuosités, et passe sous leurs voûtes hardies.

CARTE du DAUPHINÉ PARTIE ORIENTALE (Isère et Htes Alpes).
Dressée par A. Vuillemin Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42.

Pour saisir d'un coup d'œil l'ensemble du chaos et se faire une idée du gigantesque écroulement, le voyageur qui peut disposer de quelques heures de loisir fera bien de gravir à la suite des chèvres les escarpements du Diable qui dresse en face ses assises d'ardoise rayées de noir et de gris. En s'aidant des pieds et des mains pour monter les degrés inégaux du roc, puis en suivant les passerelles vertigineuses suspendues au flanc de la montagne, et en pénétrant dans les couloirs étroits d'où s'écroulent au printemps des avalanches de neiges et de pierres, on finit par atteindre une terrasse de pâturages d'où la vue s'étend librement sur la vallée du Vénéon. À plus de mille mètres de profondeur, immédiatement au-dessous du rebord de la terrasse, apparaît le torrent bleuâtre serpentant au milieu d'un champ de pierres, alluvions de l'ancien lac que retenait l'effroyable digue du clapier. En face l'immense écroulement se montre dans toute sa hauteur. Ce n'est rien moins qu'une moitié de montagne formant, avec ses fragments de toutes les dimensions, un demi-cône de débris aussi élevé que le Vésuve, et barrant complétement la vallée de son énorme talus. Sur la face du mont resté debout, on voit en partie l'escarre blanche de laquelle s'est détaché ce chaos formidable de pierres. Un léger brouillard de vapeurs et les couches d'air vaguement azurées jettent un voile transparent sur les rochers épars de la base; à droite et à gauche du clapier, des ruisseaux descendus des neiges supérieures bondissent dans la vallée du Vénéon et secouent au vent leurs ondoyantes cascades: on n'aurait soi-même qu'à faire un pas pour tomber de chute en chute dans l'abîme effrayant, si profond qu'il semble appartenir à un autre monde.