Le pont du Diable, près du village de Saint-Christophe.—Dessin de Sabatier d'après nature.
Cette étroite vallée, plus nue et plus sombre en certains endroits que la combe de Malaval, ne mérite pas d'être célèbre uniquement à cause de son clapier. Quelques minutes avant d'arriver au village de Saint-Christophe, on franchit un ressaut de rochers et l'on atteint un petit pont d'une arche bordé de garde-fous peints en rouge: c'est le pont du Diable. Il n'est guère de vallée des Pyrénées et des Alpes qui ne se vante d'avoir un pont construit par l'architecte des enfers, mais ces travaux méritent rarement le nom que les montagnards leur ont orgueilleusement donné. Le pont de Saint-Christophe, lui-même, n'offre rien de bien diabolique; en revanche, la gorge d'où sort le torrent du Diable, et plus bas, l'abîme où il se perd, offrent un spectacle vraiment infernal. En amont, du côté des glaciers de la Selle, l'eau jaillit d'une étroite fissure entre deux rochers perpendiculaires striés de couches noires comme des bancs de houille. Blanc d'écume, le ruisseau descend en cascades qui se séparent, se rejoignent, s'entre-croisent, se séparent de nouveau, puis se réunissent en une seule masse pour tomber sur des blocs éboulés, qui les font rejaillir en fusées de perles sur des buissons ondoyants penchés au-dessus de la chute. Un moment calmée, l'eau du torrent s'étale en tournoyant, puis, glissant au-dessous du pont par un étroit canal, s'abîme une seconde fois dans un gouffre: on voit encore une masse d'écume blanchissant à peine au fond de l'obscurité; plus bas, on entrevoit les spirales d'un tourbillon, puis la fissure se referme, le torrent reste caché par les lèvres de l'abîme et les branchages des frênes qui croissent dans les fentes des rocs; la terre semble avoir englouti son fils mugissant. Les églantiers en fleurs, des touffes de fougères et de scolopendres se font jour à travers les pierres descellées du pont et recourbent leur feuillage sur l'eau tournoyante; de vertes capillaires, toujours humides de rosée, tapissent ça et là les parois du gouffre. Un bruit étourdissant résonne sans cesse dans la gorge et se répercute de roche en roche.
Le petit hameau de la Bérarde est situé à l'extrémité de la vallée du Vénéon dans un site qu'on pouvait à bon droit, il y a encore une vingtaine d'années, appeler le Bout du Monde. À cette époque, aucun montagnard, pas même un chasseur de chamois, n'avait depuis longtemps franchi les glaciers qui remplissent les gorges environnantes, et les quelques habitants de la Bérarde, agglomérés dans leurs petites cabanes à demi enterrées dans le sol, ne communiquaient avec le reste du monde que par la vallée de Saint-Christophe. Maintenant il n'en est plus ainsi, grâce au courage et à l'adresse des deux chasseurs Roudier père et fils. Ils ont découvert au milieu des glaces trois cols de plus de dix mille pieds de hauteur qui permettent de passer de la vallée de la Bérarde soit dans celle de la Romanche, soit dans la Vallouise, soit dans le Val-Godemar. Ils ont déjà guidé par ces passages difficiles plus de cinquante touristes: il va sans dire que c'est à des Anglais que revient l'honneur d'avoir inauguré la traversée des Alpes du Pelvoux: en 1841, MM. Forbes et Heath, ont pénétré de la vallée de la Bérarde dans le Val-Godemar par le col de Saïs, quelques jours après que ce passage eût été frayé par Roudier père. Depuis cette époque, il ne s'écoule guère d'année sans qu'un ou plusieurs touristes français, anglais ou même américains viennent réclamer les services des intrépides chasseurs de la Bérarde; mais la plupart se contentent d'aller visiter la base des hauts glaciers et redoutent avec raison la traversée des cols.
En compagnie d'un ami qui désirait passer avec moi dans la Vallouise, je quittai la Bérarde par une froide matinée de juillet, une heure environ avant le lever du soleil. Le brouillard recouvrait uniformément toutes les montagnes de son voile gris et nous permettait à peine de voir à quelques pas devant nous les pierres éparses dans les pâturages; la voix même du torrent était assourdie par les couches de vapeurs; mais le guide, que rassuraient divers signes météorologiques à nous inconnus, nous promettait une belle journée et nous le suivîmes avec confiance. En effet, dès que nous eûmes commencé à gravir les roches arides ou parsemées de genévriers rabougris qui hérissent les flancs de la montagne de la Tempe, le dôme de brouillard qui recouvrait la vallée s'amincit peu à peu et prit la teinte jaunâtre de l'air éclairé par les premiers rayons du soleil. Enfin, arrivés sur une pente de neige, nous émergeons de la couche la plus élevée des vapeurs et nous voyons se dérouler autour de nous tout l'amphithéâtre des glaciers, le Chardon, le Baverjat, la Pilatte, la Combe-Faviel, la Tempe, le Vallon, les uns encore ensevelis dans l'ombre, les autres réfléchissant timidement la lumière discrète du matin. L'arche d'où jaillit le Vénéon apparaît comme une petite cavité noire à la base des glaces de la Pilatte; quelques nuages remontent lentement vers le col de Saïs; en bas, sur la mer de vapeurs qui tourbillonne comme la fumée d'un grand incendie, nos ombres se dessinent vaguement environnées d'un double arc-en-ciel qui se déplace à chacun de nos pas; l'ombre de la montagne elle-même, avec toutes les aiguilles de sa crête, repose sur les ondes mouvantes des brouillards. La magnificence du spectacle augmente à mesure que nous montons: le soleil fait resplendir d'un éclat plus intense la blancheur immaculée des cirques; les vapeurs se cachent dans les ravins et disparaissent comme une armée en déroute; par delà les crevasses et le champ de neige qui nous séparent encore de l'arête du col, nous voyons grandir incessamment les pics les plus élevés du Pelvoux, l'Ailefroide, les deux Olan, la Barre des Escrins ou pointe des Arcines. Enfin, nous atteignons le col, haut de trois mille sept cent cinquante-six mètres au-dessus du niveau de la mer, et nous contemplons à nos pieds un cirque de glaces large de deux à trois kilomètres, sillonné dans toute sa longueur de fentes étroites et de moraines parallèles semblables aux stries des fucus au milieu de l'Océan. Une paix merveilleuse règne sur l'immense horizon de montagnes et de neiges: aucun bruit des vallées ne s'élève jusqu'à ces hauteurs, la voix du torrent lui-même a cessé de retentir. Parfois une masse de neige s'écroule d'une terrasse de rochers et s'abat dans le cirque, accompagnée d'un nuage de poussière et suivie d'un long roulement d'échos, comme celui de la foudre. Rien ne rappelle la vie animale dans ce désert, si ce n'est la trace d'un chamois ou quelque papillon gris voltigeant au hasard. Sur la surface du champ de neige ridée par le vent comme les rivages de la mer sont ridés par les flots, les pierres éparses sont bordées de cristaux de glace que le brouillard vient de déposer; ça et là des touffes d'herbes dont chaque feuille est recouverte d'une gaîne de givre, des pensées, de petites gentianes, des myosotis, des œillets roses aux racines enfoncées dans un coussin de mousse verte, jaillissent à travers la couche de neige: souvent ces plantes sont couvertes de quelques flocons fraîchement tombés; on dirait que la neige est veinée de sang. Quelle charmante élégie un poëte de l'école mélancolique pourrait faire sur ces pensées et ces myosotis, les dernières fleurs qui accompagnent l'homme dans les régions de l'éternel hiver!
Le glacier qui s'étendait à nos pieds, offre le seul chemin par lequel on pénètre de la vallée de la Bérarde dans la Vallouise: il est connu sous le nom du glacier Noir. Il reçoit presque toutes les neiges du Mont-Pelvoux et de la Barre des Escrins, aussi bien que les rochers écroulés des flancs presque perpendiculaires de ces montagnes; au sortir de son vaste cirque, il comprime ses glaces et ses moraines dans un défilé large d'un demi-kilomètre au plus, et vient, à la base septentrionale du Pelvoux, s'unir en partie à l'extrémité inférieure du glacier Blanc, également étranglée entre deux parois de rochers verticaux. À l'endroit où ils s'effleurent par leurs moraines latérales, ces deux glaciers offrent un contraste absolu, et peut-être que nulle part dans les Alpes, on ne pourrait mieux étudier tous les phénomènes que présentent ces étranges fleuves de glace sur lesquels les savants discutent depuis si longtemps sans pouvoir s'entendre. Vu de la plaine de débris qui s'ouvre entre les deux moraines et que parcourt le ruisseau du Banc, le glacier Noir est tellement chargé de détritus de toute espèce qu'il semble une immense coulée de boue, pareille à celle que vomissent les volcans de Java: on ne reconnaît la nature de sa masse que par les crevasses béantes dans lesquelles s'engouffrent incessamment avec un bruit sourd des blocs de pierre et des traînées de cailloux. À la base du glacier s'appuie une effroyable moraine de plusieurs centaines de mètres de haut, composée de fragments de roches arrachés à toutes les montagnes avoisinantes; des ruisseaux boueux s'échappent de cet amas de blocs et se traînent lentement à travers les débris de la plaine. De l'autre côté, le glacier Blanc, presque entièrement libre de rochers, se termine par de gigantesques degrés et appuie sur le sol des contre-forts verticaux qui le font ressembler à une patte de lion. Ses assises sont d'un blanc pur, ça et là rayé de rouge et de jaune d'or; de son arche médiane admirablement cintrée s'échappe l'affluent principal du Banc, aux eaux d'un blanc laiteux comme celles du Vénéon. En face du confluent des deux glaciers, le Mont-Pelvoux se dresse comme une flèche gothique, hérissée de clochetons et portant dans ses anfractuosités des champs de glace très-courts, mais très-épais, ressemblant à des marches massives de marbre blanc. À sa base, croissent quelques mélèzes rabougris.
Les crevasses de ces divers glaciers sont assez dangereuses et il s'écoule peu d'années qui ne comptent leur moisson de victimes. Quelques jours avant notre passage une petite fille de dix ans qui gardait ses brebis dans un maigre pâturage situé sur le bord d'un glacier, avait glissé sur une pente de mousse et disparu dans une crevasse: on n'avait pu découvrir son corps mutilé qu'après deux jours de recherche. Un mois auparavant, un autre accident, qui heureusement ne se termina pas d'une manière fatale, avait eu lieu près du même endroit. Un pâtre, arrêté sur la surface du glacier, sondait avec son bâton une couche de neige qui recouvrait l'ouverture d'une crevasse. Soudain la neige s'affaisse et l'entraîne; avant qu'il ait songé à se jeter en travers de la fente, il se trouve à vingt-cinq mètres de profondeur entre deux murailles de glace bleue et sur un sol jonché de pierres. Sa position était tout à fait désespérée: à sa place, aucun autre n'eût songé à sortir de cette fissure étroite qui laissait à peine un rayon de lumière descendre jusqu'à lui. Les cris étaient inutiles; car personne ne l'avait accompagné sur le glacier; autour de lui, il ne touchait que la glace dure, de ses pieds il ne frappait que le roc de granit; il se sentait gelé par le souffle aigre et froid qui glissait dans la crevasse; ses vêtements mouillés se glaçaient sur son corps. N'importe: au lieu d'attendre avec frayeur cette mort qui devait lui sembler inévitable, il se met hardiment à l'ouvrage; avec la petite hache qui termine son bâton, il taille à intervalles égaux, dans les deux parois de la crevasse, des trous profonds qui lui servent d'échelons pour remonter peu à peu; il arrive ainsi jusqu'à une dizaine de mètres au-dessous de la surface du glacier; mais à cet endroit, une des parois surplombe tellement qu'il ne peut y tailler de marches, et qu'il est obligé de s'arrêter dans son ascension. Son courage ne l'abandonne pas: il creuse dans une des parois une espèce de niche, et vis-à-vis, deux entailles rapprochées; ensuite il redescend et va chercher au fond de la crevasse trois pierres, une assez large qu'il pose dans la niche, deux autres plus petites qu'il place dans les marches de la paroi opposée; puis il s'assied sur la grosse pierre, afin d'éviter à son corps le contact de la glace humide, pose ses pieds sur les petites pierres de la paroi opposée, et ne cesse de battre la semelle pour maintenir la chaleur vitale. Il resta ainsi plus de vingt-quatre heures suspendu à mi-hauteur de la crevasse; le lendemain matin, les bergers envoyés à sa recherche entendirent ses cris et le retirèrent encore vivant hors de la fente du glacier. Ce héros, qui déploya tant de courage et de présence d'esprit, est un crétin à l'œil terne, à la parole embarrassée, au long goître pendant; à sa place, tout homme de sens se serait abandonné au désespoir, ou bien aurait croisé ses bras en invoquant la mort; mais le pauvre d'esprit ne sut pas comprendre son horrible situation et c'est pour cela qu'il réussit à sauver sa vie.
II
La Vallouise. — Le plateau de Puy-Prés. — Le Pertuis-Rostan. — Le village des Claux. — Le Mont-Pelvoux. — La Balme-Chapelu. — Mœurs des habitants.
La Vallouise, jadis appelée Valpute, est une vallée tortueuse, longue d'environ vingt kilomètres, depuis les moraines du glacier Noir et l'arche du glacier Blanc jusqu'à son confluent avec la vallée de la Durance. Elle offre incontestablement les paysages les plus charmants des Alpes dauphinoises: il faudrait même aller jusqu'en Piémont pour trouver des sites aussi gracieux, des forêts aussi vastes, des plateaux plus riants et mieux cultivés. C'est à la rencontre des terrains géologiques qui composent cette partie des Alpes que la Vallouise doit la richesse de sa végétation et la diversité de ses aspects. Les gorges supérieures appartiennent encore au Pelvoux et traversent les formations primitives: là, ce ne sont que glaces, rochers écroulés, murailles de rochers à pic, cascades mugissantes; au point de contact des terrains primitifs et des grès à anthracite, des bouquets de sapins sont épars sur les pentes et sur le bord des torrents; puis vient la formation du lias avec ses massifs de trembles, de hêtres, de mélèzes, ses larges croupes herbeuses, ses buissons fleuris, ses eaux ruisselantes et ses plateaux boisés, dominés par d'âpres crêtes calcaires semblables aux ruines de gigantesques murailles.