L'origine de cette antique ordonnance remonterait sans doute à une période bien reculée. Ne serait-elle point un souvenir très lointain de ces lois religieuses, qui, en pays mazdéen, mettaient la plantation des arbres, le défrichement des terres incultes et l'élevage des bestiaux au nombre des œuvres pies commandées et bénies par Ormazd, le Dieu bon de la Perse antique? Les Arabes s'étaient trop mêlés dans leurs migrations à tous les peuples qu'ils avaient conquis, et les Perses par leur savoir, leur intelligence, leur sens artistique les avaient trop vivement impressionnés pour qu'ils aient échappé à leur influence. Faut-il s'étonner s'ils leur empruntèrent des lois et en reçurent des traditions qu'ils importèrent en Espagne et que les chrétiens, après l'expulsion de l'ennemi héréditaire, eurent la sagesse de conserver? Plût à Dieu qu'ils eussent gardé intactes celles qui réglaient la culture des terres: la moitié de l'Espagne ne serait pas stérile comme elle l'est aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit, il ne faut pas s'évertuer à chercher des arbres entre Madrid et Tolède. L'on y perdrait ses yeux et son latin, à supposer que l'on soit encore approvisionné d'une langue que ses longs contacts avec l'Église ont fait bien mal noter.

Certes, le Castillan aime l'ombre, qui tempère l'ardeur d'un soleil de feu; mais il lui préfère les grains de blé que consommeraient les oiseaux nichés dans le feuillage. Qu'importé au laboureur le ramage de l'oiseau, ce petit bouquet de plumes, comme l'appelle si joliment Calderon, quand il songe à la récolte semée, sarclée et moissonnée au prix d'un dur labeur! Seuls le rossignol et l'hirondelle trouvent grâce à ses yeux, mais seulement parce qu'ils se nourrissent d'insectes, et que l'insecte aussi est redoutable. Le Castillan est pauvre, il n'a de choix qu'entre les maux!

En revanche, la Castille est riche de souvenirs légendaires ou historiques.

À Esquivias on ne manquera pas de rappeler le mariage et le long séjour de Cervantès; plus loin, on évoquera l'ombre du Chevalier de la Triste Figure, de Sancho Pança, et même de Dulcinée dont la naissance a illustré le Toboso tout voisin. Il n'est pas jusqu'à Rossinante, jusqu'à la monture de Sancho, jusqu'aux troupeaux qu'attaquait le Chevalier, qui n'aient laissé dans le pays une nombreuse postérité de chevaux étiques, d'ânes têtus et de mérinos à la longue laine. Qui l'oserait mettre en doute? Pour punir ce fanfaron d'incrédulité il ne suffirait pas de rétablir l'Inquisition.

ON CHEMINE À TRAVERS L'INEXTRICABLE RÉSEAU DES RUELLES SILENCIEUSES (page [584]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Ce n'est pas la première fois que je rencontre ces troupeaux en transhumance qui, depuis les temps antiques, vont de pâturage en pâturage, d'une extrémité à l'autre de l'Espagne, à mesure que les saisons changent. Ce n'est pas d'aujourd'hui que leurs colonies errantes conduites par des bergers à cheval et gardées par des chiens à demi sauvages stérilisent le sol qu'elles foulent sous leurs pas.

Possédés par une sorte de confrérie connue sous le nom de Mesta (juridiction) et qui comptait parmi ses membres les plus grands seigneurs et les abbés des plus riches monastères, des millions de moutons s'abattaient au printemps et à l'automne sur certaines régions dont leurs dents courtes avaient bientôt rasé l'herbe coupée au collet; d'étranges privilèges favorisaient leurs migrations, et la Mesta devint même si puissante et si autoritaire, qu'elle osa interdire de cultiver les terres fertiles, afin d'y réserver des pâturages abondants. En même temps que les bergers ainsi protégés s'enhardissaient, le laboureur opprimé perdait courage, car rien ne le préservait des incursions de l'ennemi. Il eût fait beau voir qu'il osât se plaindre des dégâts commis par les troupeaux des chevaliers de Santiago, de Calatrava, ou se défendre contre les quarante mille bergers condamnés au célibat par les exigences de la vie nomade, et souvent plus sauvages et plus redoutables que leurs chiens! Sans espoir en aucun recours, le laboureur abandonna la charrue, quitta le toit paternel. Mieux valait émigrer, partir pour le Nouveau Monde, gagner ces contrées féeriques où l'on remuait l'or à la pelle, où l'on échappait à l'oppression des grands feudataires, à la corvée imposée par les Ordres monastiques, et surtout au mouton! Au Moyen âge, le doux animal fut une plaie plus redoutable que la sauterelle d'Égypte; l'Espagne moderne en subit encore les conséquences. Le paysan ne revient jamais à la terre qu'il a aimée, lorsque son cœur et ses bras s'en sont détachés une fois. Chez lui, de pareilles décisions sont irrévocables.