C'est à elles que Cervantès fait allusion quand il parle des beautés qui ont choisi pour demeure le cristal de ses eaux et s'asseyent sur la verte prairie pour tisser de leurs doigts légers les étoffes précieuses où se mêlent la soie, les perles et l'or. À son tour, Moratin subit le charme de ses ondes et le célébra dans des idylles que ne désavoueraient ni Théocrite, ni Virgile; mais nul n'a mieux glorifié le fleuve majestueux arrivé au terme de sa course, que l'immortel auteur des Lusiades. Le Tage n'est pas seulement pour lui le fleuve clair qu'aiment les pasteurs de ses églogues: il est le fleuve épique, il est le fleuve sacré, il est une sorte de divinité inspiratrice:

«Muses du Tage qui, dès la plus tendre enfance, m'avez inspiré un souffle si brûlant, si j'ai toujours dans mes chants rustiques célébré la beauté de votre fleuve, daignez cette fois m'accorder le style sublime, le ton élevé et majestueux ... Prêtez-moi des accents dont la grandeur égale, s'il est possible, les exploits de votre belliqueuse nation.»

Le Tage, blasé depuis longtemps sur les hommages hyperboliques des poètes, continue sa marche paresseuse de Fleuve vieilli, tandis que la voie ferrée s'en éloigne et coupe droit vers Tolède. Par bonheur, elle ne s'approche point des remparts de la vieille cité. En construisant la gare, l'ingénieur a reculé devant un sacrilège. Le voyage s'achève dans un carrosse hors d'âge ou dans un char à bancs mal suspendu, suivant que les voyageurs sont plus ou moins nombreux ou qu'ils inspirent plus ou moins de respect. Les fouets claquent, les mules ruent, les cochers les injurient, et l'ascension de la ville aux sept collines commence au milieu d'un tourbillon de poussière qu'eussent envié les dieux de l'Olympe quand ils descendaient sur la terre. Hélas! que viendraient-ils faire aujourd'hui qu'ils ont tant de raison de nous bouder!

Quelques tours de roues grinçantes et, à gauche, sur des rochers où ne végète même pas une mousse chétive, la plus décorative des forteresses ruinées, la mieux faite pour tenter le burin des aquafortistes, le vieux château de San Cervantès dresse ses murailles pesantes, rébarbatives, brûlées par d'innombrables soleils.

UN REPRÉSENTANT DE LA FOULE INNOMBRABLE DES MENDIANTS DE TOLÈDE (page [584]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Il domine encore le cours du Tage; il le défendait autrefois. C'est tout un appareil de guerre et de force, qui s'est rompu avec le temps.

San Cervantès lui aussi fut chanté par les poètes:

«Toi qui t'élèves à côté de Tolède, le roi Alfonse te fonda sur les eaux du Tage. On dit que tu as été de fer aux machines de bois des ennemis ... Et maintenant, méprisé, te voilà sur cet âpre rocher comme en décembre la pique vermoulue du gardien des vignes; tes créneaux, autrefois ta couronne, servent de perchoir aux corbeaux, et sont comme ces dents isolées qui disent l'âge des vieillards.