«La machine de Juanilo était composée de grandes caisses de fer attachées les unes aux autres et formant un chapelet qui descendait du château dans le Tage; l'eau entrait dans la première, était poussée dans la seconde, au moyen de certains rouages, et, de celle-là, successivement dans les autres, jusqu'au château, où elle tombait dans un réservoir, et se répandait dans toute la ville par un canal, ce qui était d'une grande commodité.»
Juanilo quitta ce monde en 1585. Sa machine, retouchée par un mécanicien israélite, fonctionna encore vingt-quatre ans. Puis, celui-ci étant mort à son tour, elle s'arrêta pour jamais.
FIÈRE ET ISOLÉE COMME UN ARC DE TRIOMPHE, S'ÉLÈVE LA MERVEILLEUSE PUERTA DEL SOL (page [582]).—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.
À part quelques arceaux de la maçonnerie qui la soutenaient, il ne reste rien de l'œuvre de l'ingénieur italien, mais son auteur garde encore dans la ville la réputation d'un nécromancien, capable d'asservir à ses volontés la nature et le monde surnaturel lui-même.
Juanilo, entretenu aux frais du Chapitre de la cathédrale, avait construit un automate qui, chaque jour, sortait de sa maison à heure fixe, se dirigeait, imperturbable, vers la cuisine des chanoines, recevait dans un panier le repas de son maître, saluait respectueusement le cuisinier, pivotait sur les talons, et, sans commettre la moindre indiscrétion ou la moindre gourmandise, rentrait aussitôt au logis. La rue qu'il suivait porte encore aujourd'hui le nom de: «Rue de l'homme de bois».
L'ascension s'achève, et mon char fait son entrée solennelle sur la place du Zocodover. Le Zocodover! Quel nom sonore et superbe, bien qu'il signifie simplement «le marché aux chevaux», et comme il semble bien en harmonie avec les souvenirs héroïques de la cité Impériale! Sur ce plateau fut la place d'armes où s'assemblaient les guerriers prêts à entrer en campagne, ici joutèrent les chevaliers lors de l'entrée solennelle des Rois Catholiques, ici se réunissaient les Comuneros, qu'électrisait la grande Maria de Padilla, ici se dressait le tribunal du Saint-Office dont l'archevêque de Tolède, primat d'Espagne, était de droit le Grand Inquisiteur. Tous les souverains de l'Espagne, tous ses hommes célèbres, devraient avoir leur effigie sur le Zocodover, car presque tous en ont foulé le sol.
À sa vue, adieu les évocations merveilleuses ou tragiques! Le Zocodover n'est plus qu'une place banale irrégulière, dont les maisons pauvres et sans caractère ont pour soutien de grossières colonnes. Sous les portiques ainsi formés, d'humbles marchands vendent des melons, des sandales et des journaux.
Sur un banc circulaire bâti en briques, dorment d'un œil ou fument en silence des mendiants d'une malpropreté grandiose, triomphants dans leurs guenilles. Tous guettent l'apparition d'un étranger sur la place ou à l'entrée de la rue du Commerce qui conduit à la cathédrale. Cette belle habitude ne date pas d'hier.