Il y a ... pas mal d'années, eut lieu une rencontre fameuse entre le carrosse de la femme du Président du Conseil de Castille et l'épouse du Président du Conseil des Indes. Par l'intermédiaire des valets, ces dames avaient parlementé sans pouvoir s'entendre. Aucune des deux ne voulait reculer. Depuis plus de trois heures, les chevaux étaient nez à nez, et les cochers s'invectivaient. Faute de Salomon, mort depuis quelques années, et des arbitres de la Haye retenus encore dans les limbes, une bonne âme, émue de la gravité du cas, proposa de le soumettre au Cardinal et de s'en rapporter à sa décision.
«La question ne se pose même pas, fit le prélat ferré sur l'étiquette. La plus jeune de ces dames doit céder le pas à l'autre.»
À peine cette décision fut-elle communiquée aux parties que, des deux carrosses, sortit en même temps un ordre formel:
«Dételez, et reculez; je cède le pas à la Présidente du Conseil de Castille. Comme le dit si doctement Son Éminence, l'âge lui mérite cet honneur.»
«Reculez au plus vite, je cède le pas à la Présidente du Conseil des Indes. Comme l'a jugé si sagement Son Éminence, l'âge lui vaut cette déférence.»
Pareille mésaventure m'a été évitée, car je suis descendue dans une fonda bien espagnole, dont la porte, splendidement armoriée, s'ouvre sur la large voie qui, du Zocodover, monte à l'Alcazar. C'est un palais qui dut avoir fort belle allure avant qu'un ciel ouvert ne couvrît le patio à la hauteur du premier étage, pour en faire une vaste salle à manger.
Des portes magnifiques, massives et pesantes comme celles d'une cathédrale, munies de clés longues d'une coudée, donnent accès dans les chambres. La mienne est double, c'est-à-dire pourvue d'une alcôve immense, soigneusement close, et contient non seulement deux énormes lits, mais les meubles de toilette. Ni le bruit n'y parviendrait, ni la lumière ni la chaleur n'y pénétreraient, quand même cent personnes s'agiteraient dans le patio, ou que le soleil au zénith darderait sur la terre ses rayons embrasés. Ici encore, mon esprit enfourche son cheval favori et m'emporte, rapide, vers Chiraz ou Kachan. N'est-ce pas ainsi, que dans les riches maisons persanes, toute chambre se compose de trois annexes de plus en plus retirées, fraîches et mystérieuses, que l'on habite ou que l'on abandonne suivant la saison ou même selon l'heure du jour?
J'étais venue il y a quelque vingt ans à Tolède, et, depuis cette époque, je gardais le regret de l'avoir vue en touriste. Il s'agissait, maintenant, d'effacer mes remords.
Mais comment s'orienter avec méthode dans cette cité héroïque qui connut toutes les civilisations de l'Espagne, où chacune a laissé des merveilles? Diviser Tolède par quartiers, n'est-ce point tout mêler et confondre? Bâtie sur un plateau restreint, la ville n'a pu ni se déplacer ni s'étendre beaucoup, de telle sorte que c'est au nord comme au sud, à l'est comme à l'ouest, que ses maîtres ont construit leurs palais ou leurs temples. Ne vaut-il pas mieux suivre, étape par étape, à travers les siècles, sa vie morale, religieuse et artistique, que de passer sans transition à l'étude de monuments dont l'âge varie de cinq ou six siècles?
Je me suis arrêtée à ce dernier parti, conseillée en ceci par mon savant ami, le Professeur Ventura Prosper y Reyes, que tout Tolède respecte pour son talent et chérit pour son exquise bonté. Pas une porte ne reste close devant lui quand il y frappe et prononce ce salut magique qui ne saurait sortir d'une bouche impie: «Ave Maria purissima», auquel on répond par un «sin pécado concebida» et un gracieux sourire.