MADRILÈNE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Après la visite de la chapelle du Cristo de la Luz et des restes, transformés en boutique, de la vieille mosquée de la Torneria, celles des anciennes synagogues connues sous le nom de Santa Maria la Blanca et du Transito s'imposait. Si l'on en croit les familles israélites, que la persécution a depuis cinq siècles rejetées de l'autre côté du détroit, les Hébreux seraient venus en Espagne après la destruction de Jérusalem par Titus. Tous ceux qui purent échapper à la captivité, suivirent les rivages de la Méditerranée, et n'hésitèrent pas à franchir la mer, pour se fixer dans la fertile Andalousie. L'on n'est pas forcé d'accepter comme article de foi cette tradition. La première mention qui soit faite des juifs espagnols, remonte au IVe siècle. Il en est question dans un conseil ilibéritain. Doués d'un esprit d'initiative très vif, et d'une activité physique particulière, ils se multiplièrent et acquirent une richesse que les Wisigoths, insouciants et paresseux, ne cherchèrent pas à leur disputer. Mais aussitôt que leurs maîtres ariens eurent accepté la foi orthodoxe, la persécution s'abattit sur eux. Une loi terrible condamna la race entière à l'esclavage. Montesquieu a pu remarquer sans beaucoup d'exagération que le code gothique contenait en esprit tous les prétextes dont s'inspira l'Inquisition et les monarques du XIVe siècle dans leur guerre contre les Israélites.

La conquête musulmane fut un bienfait pour les Juifs. Ils brillèrent dans les arts et les sciences; ils monopolisèrent la banque, et furent à peu près les seuls à exercer la médecine et la pharmacie. Les écoles de Cordoue, de Tolède et de Barcelone étaient remplies de leurs élèves. Ils atteignirent même à des situations si importantes, qu'après l'expulsion des Maures ils n'en furent pas dépossédés.

On rencontre une foule de noms juifs, parmi ceux des savants et des hommes de finance attachés aux cours d'Alphonse X, d'Alphonse XI, de Pierre le Cruel, d'Enrique IV et de beaucoup d'autres princes chrétiens. Alphonse le Sage les employa à régler ses célèbres tables astronomiques, James Ier d'Aragon eut un Hébreu pour précepteur; Jean II, père d'Isabelle la Catholique, chargea l'un d'eux de réunir les poèmes qui composent le Cancionero nacional.

Ce fut durant cette période que les Juifs Tolédans élevèrent les deux synagogues qui témoignent de leur richesse et de leur goût. L'église qui porte le nom de Santa Maria la Bianca est le plus ancien de ces sanctuaires. Elle avait gardé jusqu'en 1405 sa destination première. Mais à cette époque Vicente Ferrer, dont l'apostolat violent avait converti de gré ou de force tant d'Israélites au christianisme, vint évangéliser Tolède. Il prêchait plusieurs fois par jour à Santiago de Arabal, une église voisine de la porte de Visagra, où l'on montre encore sa chaire, une merveille de ferronnerie. Mais les Juifs de Tolède venaient au sermon, et s'en retournaient incrédules. Habitué à la mollesse et à la douceur des Andalous, Vicente Ferrer s'irritait de son insuccès. Un soir que l'auditoire chrétien était nombreux et enthousiasme, le moine, grisé de ses propres paroles, descend de sa chaire, saisit une croix, sort en courant, entraîne toute l'assistance dont la foule se grossit à mesure qu'elle traverse la ville, entre de force dans la synagogue, expulse les rabbins, et consacre l'édifice au culte chrétien, sous le vocable de Santa Maria la Blanca, en souvenir d'un miracle célèbre et survenu à Rome en 352, sous le pontificat de saint Libérius.

LA PORTE DE VISAGRA, CONSTRUCTION MASSIVE REMONTANT À L'ÉPOQUE DE CHARLES QUINT (page [588]).—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.