De la plate-forme sur laquelle on débouche après avoir dépassé l'enceinte, les regards s'arrêtent d'abord sur les statues plus que médiocres et fort moussues de quelques rois d'Espagne; puis, en descendant dans la vallée, ils se reposent sur les ruines d'un cirque romain dont la démolition systématique remonte à l'époque où Abd el-Rhaman, gouverneur de la Tolestane, tenta de se rendre indépendant. Et tout doucement, en admirant la belle plaine du Tage, on suit le chemin qui, par des pentes très raides, conduit au sanctuaire du Cristo de la Vega. Ici, la légende et l'histoire se mêlent d'une manière si étroite, qu'il est bien difficile d'en faire le départ.
L'édifice actuel s'élève, après bien d'autres sanctuaires, sur l'emplacement où sainte Léocadie souffrit le martyre.
ESCALIER DE L'HÔPITAL DE SANTA CRUZ (page [604]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Léocadie était belle, Léocadie était jeune, Léocadie était aimée. Quand on lui demanda de renier la foi chrétienne, elle eut peur de faiblir, elle craignit d'être vaincue par la souffrance, elle trembla de trahir son Dieu. Alors elle l'implore, elle l'appelle à son aide, elle le supplie de la rappeler à lui afin de lui éviter une honteuse apostasie. Et, tandis que de sa main virginale elle trace une croix sur le sol et la baise pieusement, elle expire en murmurant le nom du Jésus qu'elle adore.
Des siècles s'écoulent. À peine converti au christianisme, le roi Sisebuth a fait élever un temple somptueux sur l'emplacement où la martyre a succombé; auprès de sa tombe vénérée, se sont assemblés des conciles. Des monarques, des évêques, ont voulu reposer auprès d'elle; et voici qu'un miracle nouveau vient accroître la dévotion du peuple et des rois.
C'était le 9 décembre 666. L'évêque Ildefonse célébrait, dans le pieux sanctuaire, l'anniversaire de la mort de la sainte. Soudain, la dalle du tombeau disparaît sous la lueur grandissante d'une lumineuse apparition. Une créature séraphique, enveloppée de voiles blancs, se révèle sans mystère aux regards des assistants. Léocadie vit, elle palpite, elle sourit, elle parle, elle loue Ildefonse d'avoir défendu au concile la virginité de la mère de Dieu. L'évêque est tombé à genoux, il écoute, il tremble, il doute. Non, il n'est pas le jouet d'une illusion extatique: le ravissement peint sur tous les visages le rassure. Il frémit de joie, il tend les bras vers l'apparition radieuse; encouragé par le roi, il va la saisir. Mais Léocadie n'est plus de ce monde de douleurs, elle ne subira pas l'étreinte d'un être humain. Elle s'estompe, elle disparaît, fugitive et rapide comme une ombre, sous la dalle qui s'est refermée. Pourtant, sa disparition n'a point été assez prompte. Un pan de son voile léger est resté engagé entre la pierre et son encadrement. Le prince s'est précipité pour le saisir, mais, retenu par le sentiment de son indignité, il passe son poignard à l'évêque, et celui-ci coupe le lin précieux qui témoigne du miracle.
«Vierge et martyre, s'écrie l'évêque, vous qui êtes digne de contempler le Rédempteur dans sa gloire céleste, vous qui avez offert votre vie pour mériter son amour, regardez favorablement la ville où Dieu a voulu que vous naquîtes, protégez-la et intercédez pour le monarque qui célèbre solennellement votre fête.»
Encore aujourd'hui, on conserve à la cathédrale l'unique relique de la patronne de Tolède.