Et s'adressant aux chanoines consternés:

«Vous avez élevé un monument que vous pouviez construire autre part, et vous avez détruit ce qui était unique au monde!»

Aujourd'hui Cordoue est plus que jamais éprise de la belle mosquée, qui, seule, attire chez elle les étrangers. Les masques qui couvraient le mirhab ont été enlevés, les toitures de cèdre qui se cachaient derrière un berceau de plâtre ont revu le jour, les crépis extérieurs ont été grattés et les murailles anciennes remises à jour; les charpentes démolies qui n'ont point été utilisées à faire des guitares, servent à la réparation des parties dégradées; bref, une restauration très lente, comme tout ce qui se fait en Espagne, mais conduite avec méthode et discrétion, effacera les traces de l'attentat partout où il est possible de le faire. La grande verrue de l'évêque Manrique disparaîtra-t-elle un jour? Je ne le pense pas. La vieille mosquée est admirée, mais elle n'excite point la piété; les petits autels des chapelles ménagées le long des murs sont pauvres et à peine entretenus. On s'amuse, on cause dans la demeure d'Allah, tandis qu'on se signe et que l'on se tait en entrant dans l'église. Et pourtant, pas plus dans l'une que dans l'autre, le pied ne foule ces dalles armoriées, sous lesquelles les grands personnages aimaient à dormir le sommeil éternel. On y retrouve seulement les souvenirs funèbres de quelques évêques, des chanoines et de cette merveilleuse Doña Maria de Guzman de Parèdes qui conquit si brillamment ses grades à l'Université d'Alcala, sous le règne de Philippe III. Le poète Gongora, dont le style ampoulé a fait école au XVIIe siècle, et n'a d'analogie que le style chiriguresque en architecture, repose aussi dans une chapelle en harmonie avec son talent. Enfin le chœur abrite les restes de Pedro Cornyo, un sculpteur du XVIIIe siècle, qui remplit l'Espagne de sa renommée, bien qu'il fût, lui aussi, un artiste de la décadence.

VUE EXTÉRIEURE DE LA MOSQUÉE DE CORDOUE (page [620]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Du minaret, sans doute analogue à la Giralda de Séville et que surmontaient trois globes d'or et d'argent, il ne reste que l'étage inférieur. Contre l'habitude, la main de l'homme n'est pas coupable de sa destruction; il fut renversé au XVIe siècle par un tremblement de terre. Herman Ruiz, l'architecte du chœur, en commença la reconstruction vers 1593, et Gaspar de la Pena la termina en 1653. De l'étage supérieur, la vue s'étend magnifique jusqu'aux contreforts de la sierra Morena.

Enfin, au XVIe siècle remonte encore la belle porte de bronze décorée d'hexagones réguliers, et le magnifique heurtoir en fer à cheval, orné d'une inscription en caractères arabes: «Béni soit le nom de Dieu». Elle est un des plus précieux spécimens de cet art mudejar qui persista si longtemps en Espagne, et dont j'ai donné les origines et la définition dans mon étude sur Saragosse.

L'on ne s'attardera guère devant le monument du Triomphe, tout voisin de la mosquée, où le mauvais goût le dispute à la mauvaise exécution.

Un peu plus bas débouche le grand pont qui réunit les rives du Guadalquivir, et que ferme la forteresse de Calahora. La construction en est attribuée à Octave Auguste. En vérité, il fut reconstruit par les Maures en 815. Il mérite d'ailleurs, sa réputation. Quand les eaux sont hautes, quand les flots torrentueux remplacent dans le lit du fleuve le linge à sécher qui forme sa parure estivale, ses piles massives paraissent à peine assez puissantes pour résister à la violence des courants.