On était en 770, et sous le khalifat du brillant Abd el-Rhaman quand on la commença. Cinquante ans de domination avaient suffi aux Maures pour s'établir solidement dans un pays où ils avaient apporté avec la science, dont ils étaient les détenteurs à cette époque, l'agriculture qui enrichit les pays fertiles, et les arts qui parent et embellissent les cités. Le vieux sanctuaire qui avait succédé à un temple de Janus fut abattu, et bientôt arrivèrent, transportés d'Afrique et de toute l'Espagne romaine, les innombrables colonnes arrachées à des édifices antiques, qui devaient supporter les soffites de cèdre sculpté. De Byzance, l'empereur Léon fit également un envoi de marbre précieux, et, aussitôt, l'on se mit à l'œuvre. Le plan de la mosquée était simple, comme l'est tout ce qui est grand et beau. Au delà d'une vaste cour, plantée d'orangers et entourée de portiques, s'ouvraient dix-neuf galeries hypostyles orientées vers la Mecque, ce pôle religieux du monde musulman. Celle du centre, plus ornée conduisait au Mihrab. Ces galeries étaient coupées en équerre par vingt autres galeries dont les colonnes égalisées, et durement amputées dans ce but, formaient comme les arbres d'un jardin planté en quinconce. La construction primitive fut élevée avec une fiévreuse rapidité. C'était à qui aiderait à l'édification du temple, par ses dons ou même par son effort personnel. Abd el-Rhaman avait prêché d'exemple, en s'assujettissant à travailler une heure par jour à l'œuvre laborieuse. Peu d'années plus tard, Cordoue possédait une des plus belles, une des plus vastes, une des plus nobles mosquées de l'Islam. Son mirhab ne fut sans doute pas achevé tout de suite, car les admirables mosaïques dont il est orné ne purent être exécutées rapidement; mais les musulmans purent se flatter d'avoir doté le monde d'une nouvelle merveille. Alors ils l'ornèrent d'objets précieux, de lampes où brûlaient des huiles parfumées, de portes de bronze, de marbres et d'agates; ils la parèrent, ils l'embellirent sans jamais se lasser. Elle était unique quand Ferdinand III s'empara de Cordoue en 1239. Ce fut le signal de la décadence de la vieille cité. Dépouillée de son titre de capitale, devenue vassale de souveraine qu'elle était, elle ne fit plus que dépérir, décroître en population, en richesse, en crédit.

LA MOSQUÉE QUI FAIT LA GLOIRE DE CORDOUE, AVEC SES DIX-NEUF GALERIES HYPOSTYLES, ORIENTÉES VERS LA MECQUE (page [618]).—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.

Pourtant la belle mosquée d'Abd el-Rhaman fut respectée. On se contenta d'élever au centre une chapelle de style mudejar dédiée à saint Ferdinand, le patron du conquérant, tandis que le magnifique mihrab que recouvrait une immense dalle de marbre blanc taillée en forme de coquille, et dont les mosaïques d'or rivalisent avec celles de Saint-Marc de Venise, était caché derrière une construction bâtarde qui empêcha les fidèles de le voir et le préserva peut-être d'une destruction sauvage. Près de trois siècles s'étaient écoulés ainsi quand, en l'année 1523, l'évêque Alonzo Manrique fut pris d'une belle ambition: celle de construire une grande, haute et robuste cathédrale à la mode du jour. S'il eût choisi un emplacement vide, Cordoue bénirait sans doute sa mémoire, au lieu de la détester. Mais c'était au beau milieu de la mosquée, près de la chapelle de San Fernando, qu'il prétendait élever l'église qui porterait son nom à la postérité, et le chœur qui lui vaudrait les bénédictions des chanoines craintifs des courants d'air. Ce beau projet n'eut pourtant pas l'assentiment général. L'Ayuntamiento s'indigna, et déclara qu'il punirait de mort quiconque oserait toucher à l'édifice. L'évêque en appela sans hésiter à Charles Quint, et finit par lui arracher une autorisation contre laquelle personne n'osa plus protester. On enleva les toitures de cèdre peint et sculpté, on emporta les colonnes qui les soutenaient, et la lourde, la malencontreuse construction qui coupe aujourd'hui les perspectives, qui au dehors écrase à ses pieds les galeries de la mosquée, s'éleva triomphante, à la grande satisfaction du prélat, et à la colère des Cordouans.

DÉTAIL DE LA CHAPELLE DE SAN FERNANDO.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Trois ans après, Charles Quint, de retour de Flandre, visita le nouvel édifice. Quand il vit la grandeur du crime commis contre l'art et le goût, il ne put réprimer son vif mécontentement.

«Pourquoi ai-je ignoré la beauté de cet édifice! s'écria-t-il. Je n'aurais jamais permis qu'on le touchât!»