Lui qui maîtrisa toujours si habilement la rime, se serait-il plié une fois à ses exigences? En tout cas, je me plais à reconnaître, avec le poète, que la moderne Cordoue porte fièrement les lambeaux de sa toge, les pans de son haïc musulman et les anneaux de sa cotte de mailles chrétienne. À la parcourir, on la reconstitue à travers les siècles, grâce à ses statues romaines martelées et transformées en bornes, grâce à ses inscriptions latines employées comme matériaux de construction dans des bâtisses modernes, grâce à ses arcs outrepassés que des Maures ont peut-être construits, grâce aux ogives qui de-ci de-là s'inscrivent dans des murailles de briques, grâce aux vieux écus héraldiques placés au-dessus des portes de quelques rares demeures anciennes, et que l'on repeint chaque printemps, comme pour les faire participer à la renaissance de la nature.

Tolède est encore l'Occident monastique et féodal, Cordoue est l'Orient substitué à Rome.

Le palais tolédan est une forteresse, sa grandeur meurtrière semble être entrée dans le domaine de la légende ou de l'épopée, tandis qu'à Cordoue la maison à un seul étage, bâtie d'hier ou d'avant-hier, se dresse autour d'une cour, et rappelle par sa distribution les maisons que l'on découvre sous les cendres d'Herculanum ou de Pompéi.

Il n'est pas jusqu'au type, jusqu'au costume de la population, jusqu'à la mantille qui ne diffèrent quand on passe de Castille en Andalousie. L'œil s'assombrit, la lèvre devient plus rouge, le teint plus brun, la taille se cambre. Sur les cheveux noirs, très noirs de l'Andalouse s'épanouit toujours quelque fleur que la Castillane plante parfois près de l'oreille; on guise de mantille, un tissu de chenille légère remplace la dentelle portée dans les provinces du centre ou du nord. Enfin, au lieu du châle jeté on pointe dans le dos et ramené sur la poitrine, les crêpes de Chine souples, drapés près du corps, serrés aux épaules, à la taille et aux hanches dont elles précisent les contours, rappellent le chitôn grec et semblent un héritage de l'antiquité classique.

Les modifications du type et du costume apparaissent plus nettes au touriste qui ne voit d'une ville que les façades plus ou moins quelconques bâties le long des rues; mais quand on s'est familiarisé avec Cordoue, on retrouve, en dépit de l'épais manteau jeté par l'Islam et la Renaissance chrétienne sur les ruines antiques, des reliefs assez prononcés pour reconstituer la ville disparue. Les historiens aident encore à sa résurrection morale.

C'est Silius Italicus qui la chante dans son poème sur la Seconde Guerre Punique et la signale parmi les villes qui aidèrent Hannibal; c'est Strabon qui honore sa science, et assure que ses lois très belles et très antiques sont formulées en vers; c'est Claudius Marcellus qui, entre toutes les villes de la Péninsule, lui accorde le titre de colonie romaine et les privilèges qui y sont attachés; ce sont les deux Sénèques, c'est Lucain qui voient le jour dans ses murs. Des siècles passent, et les Wisigoths font d'elle la ville sainte où ils tiennent des conciles, la ville savante dont l'on vante les écoles, les rhéteurs et les élèves à l'extraordinaire faconde. La conquête arabe lui est profitable, et sa grandeur, sa puissance, son renom atteignent à leur apogée sous Abd el-Rhaman qui fait d'elle la capitale du Khalifat d'Occident. Sa population s'élève à un million d'hommes, ses palais, ses bains, ses écoles, ses fontaines se comptent par centaines; elle rivalise avec Bagdad et Damas; l'hyperbole ne suffit plus pour louer «l'Athènes de l'Occident, la nourrice des sciences, le berceau des capitaines, la mère du trône des sultans, le minaret de piété et de dévotion, le refuge de la tradition, le séjour de la magnificence et de l'élégance».

Forte et puissante, Cordoue était tolérante et généreuse. Quand ils la conquirent, les Maures montrèrent envers elle les mêmes vertus, partagèrent par moitié leurs temples avec les chrétiens, et, lorsqu'ils songèrent à élever l'admirable mosquée qui est aujourd'hui le grand attrait de la vieille cité, ils ne s'emparèrent pas de force du terrain sur lequel ils la voulaient élever, ils n'expulsèrent point les vaincus, mais leur achetèrent le sol et leur facilitèrent l'édification d'autres sanctuaires, comme ils avaient autorisé les Juifs à bâtir des synagogues. Et c'est peut-être parce que la vieille mosquée ne fut pas fondée sur l'iniquité, que, depuis des siècles, elle est restée debout, comme un témoignage d'un passé de justice et de piété. Il n'y eut jamais de haine contre ses murailles.

CHAPELLE DE SAN FERNANDO, DE STYLE MUDAJAR, ÉLEVÉE AU CENTRE DE LA MOSQUÉE DE CORDOUE (page [620]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.