Ferdinand lut sans émotion «Las cuentas del Gran Capitan», mais, jaloux de tous ceux que la reine avait élevés auprès de lui, il laissa mourir le héros de découragement et de tristesse.
Ce ne fut qu'au jour de la mort, ce terrible jour des louanges, qu'il rendit justice à celui dont la grandeur ne pouvait plus lui porter ombrage, et ordonna de lui faire un service funèbre dans la chapelle royale de Grenade.
Près d'un siècle auparavant, la ville, «fleur de la science et de la chevalerie», avait enfanté un grand poète, Juan de Mena, l'un des brillants satellites qui gravitèrent à la cour de Juan II, roi de Castille, et père de la grande Isabelle. Quoique né dans une condition assez humble, Mena s'était épris des lettres avec passion, avait suivi les cours de Salamanque, était parti pour Rome où l'étude des maîtres immortels qui venaient de révéler au monde la puissance des langues modernes avait développé son goût et donné une direction à son génie. À son retour, son mérite littéraire lui valut l'admiration générale et le patronage bientôt amical du marquis de Santillane. Admis dans le cercle privé du monarque qui, si l'on en croit les bavardages de son médecin, avait aussi souvent à son chevet les vers de Mena que son livre de prières, le poète paya sa dette de gratitude en offrant à son royal admirateur les rymes mielleuses pour lesquelles il montrait un goût passionné. Il lui resta fidèle parmi toutes les fluctuations des guerres civiles et ne lui survécut que de deux ans (1456).
STATUE DE DOÑA MARIA MANRIQUE, FEMME DE GONZALVE DE CORDOUE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
De Juan de Mena date une ère nouvelle pour la poésie castillane. Son grand ouvrage, «Le Labyrinthe», peut dans une certaine mesure se comparer à cette partie de la Divine Comédie où l'aède florentin se place lui-même sous la protection de Béatrice. Accompagné d'une femme jeune et belle personnifiant la Providence, le poète assiste à l'apparition des grandes figures de la Fable et de l'Histoire, et se complaît à dessiner leurs traits. Parfois le style s'alourdit et devient pédant, parfois aussi les touches du pinceau ont une simplicité et une vigueur vraiment dantesque. Avant Juan de Mena, jamais la muse castillane n'avait pris un essor aussi hardi; et malgré les défauts du plan général, malgré une phraséologie d'un goût médiocre, malgré la mesure dans laquelle il est composé, «le Labyrinthe» abonde en conceptions et en épisodes où l'énergie mêlée à la beauté révèle un génie de premier ordre. Dans quelques morceaux d'une importance moindre le style est d'une souplesse gracieuse qui manque peut-être aux œuvres de grande envergure.
Encore naquit à Cordoue ce digne père Sanchez qui parla si savamment sur le mariage, qu'il fit dire à l'un de ses contemporains: «Del matrimonio sabe mas que el Demonio».
La splendeur de sa mosquée, la gloire de ses écoles, les exploits et les œuvres de ses fils illustres avaient fait connaître Cordoue de toute l'Europe intellectuelle; une de ses industries porta également son nom dans l'univers. Je veux parler des cuirs estampés et peints très en usage au XVIe et au XVIIe siècle. Les procédés de fabrication sont-ils indigènes ou furent-ils apportés en Espagne par les musulmans? On a beaucoup discuté sur cette question sans l'élucider. Le nom de guadamacil donné très anciennement aux cuirs dorés connus plus tard sous le nom de brocados y cueros est de forme arabe. Ne dériverait-il pas du nom de Ghadamès, cette ville d'Afrique dont les cuirs, comme ceux de Tunis et du Maroc, étaient célèbres au Xe siècle sous le nom de maroquins du Levant? Ce qu'il y a de certain, c'est que les Espagnols, soit à cause de la nature des peaux, soit à cause du climat de leur pays, excellèrent de bonne heure dans le travail des cuirs. Un vieil auteur, Ambroise de Moralès, s'exprime ainsi à ce sujet:
«Le commerce des cuirs est important, beaucoup s'y sont enrichis, et le talent est plus grand à Cordoue que dans toutes les autres villes de l'Espagne pour bien dresser ces cuirs, qu'ils soient de chèvre ou de mouton, et qu'ils viennent de telle ou telle province.»