Des ordonnances sévères rendues sous le règne des Rois Catholiques, ces grands organisateurs de l'État, assurèrent d'ailleurs à l'industrie des cuirs un avenir fondé sur le mérite et la probité. Un apprenti ne pouvait tenir boutique avant d'avoir accompli un stage de trois ans, la surveillance de la corporation était confiée à des maîtres assermentés, aucun ouvrier n'y était admis sans avoir fait ses preuves, enfin il était interdit sous peine d'amende d'employer les peaux d'animaux morts de maladie. Grâce à ces sages mesures, la quantité des cordouans que l'on exportait jusqu'en Amérique devint telle qu'en 1552 les Espagnols se plaignirent de leur enchérissement et demandèrent que leur sortie fût prohibée comme l'était celle des draps et des soies. C'était une singulière manière de faire prospérer l'industrie. On fit droit cependant à leur réclamation, et les cuirs de Cordoue ne traversèrent plus l'Océan que sous la forme de cartes à jouer destinées aux conquérants de la Floride.
Les rues où l'on fabriquait les cuirs ne fleuraient ni la rose ni même l'oranger; en revanche, elles offraient de jolies perspectives, car les cuirs peints et dorés séchaient d'habitude sur le pas des portes, et jetaient devant chaque maison de merveilleux faisceaux de couleurs et des diaprures infiniment riches et variées.
Séville, Ciudad Rodrigo, Valladolid disputèrent bientôt à Cordoue la suprématie dans l'art de travailler les cuirs, et Ciudad Rodrigo s'appliqua tout spécialement à la fabrication des gants parfumés à l'ambre, ces «guantes de ambar», fendus sur le haut de la main, qui eurent tant de succès au XVIIe siècle dans toutes les cours d'Europe. Le roi d'Espagne en approvisionnait les princes étrangers, et, à l'occasion du mariage de Louis XIV, Philippe IV qui connaissait les goûts de la reine-mère n'oublia pas de lui envoyer des gants dignes de ses mains souveraines:
«Ordonnons envoyer à la reine-mère trois malles d'une varra de large, avec coins, serrures, gonds et verrous formés par un joug d'or; deux émaillées de vert et l'autre de blanc avec des ornements de filigrane, pleines de cordobans et de gants d'ambre. Une autre malle au duc d'Anjou, frère du roi.»
Les marchés que les Espagnols s'étaient fermés à plaisir s'ouvrirent à leurs concurrents. Les Vénitiens en particulier se distinguèrent dans l'industrie des cuirs peints et dorés; mais ils ne furent pas les seuls et, dans l'Europe entière, on les copia ou on les imita. En France, ils furent connus dès le XVIe siècle sous le nom de cuir d'or basané, de cuir d'or, ou encore de cuir argenté et figuré. On lit dans un document daté de 1530 l'ordonnance suivante:
«Il y avait dans la ville de Paris grande abondance de cordoban d'Espagne, qui est le meilleur de tous les cuirs, et ordonnons que ne se vendent cordobans de Flandre parce que ceux-ci sont pour la plupart arrangés au tanin.»
D'ailleurs, on ne tarda pas à créer à Paris, près de la porte Saint-Antoine, des ateliers où l'on fabriqua des cuirs repoussés, peints et dorés, traités avec ce bon goût qui caractérisa toujours les œuvres des ouvriers français. Des peintres de talent ne se contentèrent pas de concourir à leur beauté en les enluminant de motifs ornementaux tels que des chevaux marins, des amours, des fleurs et des fruits, ils tracèrent et peignirent de véritables tableaux devenus aujourd'hui fort rares, et partant fort précieux. On suivit les mêmes procédés qu'en Espagne et, en dépit de la différence du climat, on s'astreignit à travailler et à sécher les cuirs à l'air libre, afin de leur donner une souplesse nécessaire à leur conservation. Depuis longtemps déjà Cordoue a vu mourir l'industrie qui lui avait assuré quelques siècles de prospérité; du moins ses palais conservaient leurs revêtements dorés où se jouaient en dessins charmants les arabesques, les fleurs et les oiseaux. Durant le siège de 1808-1809, la majeure partie des demeures seigneuriales furent incendiées, et les plus beaux cordobans périrent; puis la noblesse vit tarir peu à peu les sources de sa fortune, et elle offrit aux brocanteurs les derniers vestiges de son ancienne opulence et de sa splendeur évanouie. Maintenant, ces impassibles témoins de la vie sévère des héros espagnols, prisés au poids de l'or, courent les ventes publiques, de capitale en capitale, et finissent dans un vagabondage dégradant.
Jane Dieulafoy.