Aussi la question des nègres est-elle une question de vie ou de mort pour le peuple américain. On a fondé des comités pour leur persuader de coloniser l'Afrique, mais ils aiment mieux être citoyens de la République américaine que de la République de Liberia: un jour, un blanc se félicitait de ce que six cents d'entre eux venaient de s'embarquer pour la Guinée. «Oui, dit un nègre, mais le même matin il en est né six cents autres.»

Aussi, les gens de bon sens désespèrent-ils de la déportation par persuasion; ils ne comptent plus que sur l'éducation des noirs pour adoucir les préjugés de couleur et prévenir la guerre civile. Il y a quelques années, c'était l'usage, dans l'État du Mississipi, qu'avant l'élection les blancs courussent le pays en armes, avec des cris et des salves autour des habitations des nègres. Un orateur, à la Chambre, protesta contre des menaces qui privaient les nègres du droit de vote: le député du Mississipi répondit, avec une impertinente ironie, que les fusillades étaient pour les avertir de l'élection; il regrettait que ses frères de couleur se méprissent sur le sens de ces démonstrations, et que si peu prissent la peine d'aller aux urnes, malgré l'effort des blancs pour leur rafraîchir la mémoire. Dans la Caroline du Nord, la veille de l'élection de 1898, un ancien député prononça de sang-froid ces paroles: «J'ai déjà dit en public que nous aurions dans ce comté la suprématie des blancs, fallût-il barrer de cadavres le courant du fleuve, et j'ai voulu dire exactement ce que les mots disent.» Dans un district où les nègres avaient voté, les lumières furent tout d'un coup éteintes dans la salle de vote. Quand on les ralluma, deux nègres attardés se virent entourés de revolvers; cinq cents blancs gardaient la place, avec un canon sur une voiture. Ils firent le dépouillement, les deux prisonniers durent en signer les chiffres, qui étaient faux. Le lendemain, dans la capitale de l'État, une bande brûla l'imprimerie du journal nègre et força le Conseil municipal à démissionner; neuf noirs furent tués, et le soir, la ville, sous son gouvernement révolutionnaire, était tranquille, avec des postes en armes aux coins des rues; les chefs du parti noir furent bannis de l'État. Le président Mac Kinley et ses ministres décidèrent, en Conseil, qu'il n'y avait pas lieu pour le Gouvernement fédéral d'intervenir.

Contre un mal sans remède spécifique, l'éducation est une mesure d'autant plus séduisante que l'effet en est incalculable; comme tout ce qui est sauveur et mystérieux, l'enseignement des nègres est l'objet d'une foi qui touche à la superstition, et l'expérience qu'en ont les Américains peut servir d'école à toutes les démocraties qui ont des citoyens ou des sujets de sang noir.

Avant 1860, les seize États du Sud interdisaient, sous peine du fouet, d'instruire les nègres, esclaves ou libres, et quand les magistrats surprenaient un enseignement secret, le maître et les élèves étaient roués de coups de lanières. Les noirs ne pouvaient prêcher ou écouter un sermon qu'en vertu d'une permission écrite et en présence de cinq notables blancs. Même dans le Nord, les nègres du Sud ne pouvaient s'instruire; en 1833, une institutrice du Connecticut, qui reçut une fillette noire, perdit toutes ses élèves blanches; elle fonda une école pour les négresses du Sud: la Chambre du Connecticut interdit par une loi d'instruire les noirs nés hors de l'État; la foule assaillit l'école avec des barres de fer, en brisa les fenêtres, et l'institutrice resta en prison jusqu'au paiement de son amende par ses amis.

BOOKER T. WASHINGTON, LE LEADER DE L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS, FONDATEUR DE L'ÉCOLE DE TUSKEGEE, DANS SON COSTUME UNIVERSITAIRE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Ce fut de 1865 à 1870, après la guerre de Sécession, que s'organisa l'éducation des nègres. La guerre à peine finie, le Nord triomphant envoya au Sud battu neuf mille trois cents éducateurs; des centaines de jeunes filles riches affrontèrent en pays ennemi la rancune des blancs vaincus, pour instruire les noirs libérés. On fonda, peu à peu, plus de cent cinquante écoles d'enseignement secondaire ou supérieur. Mais, comme les races ou les classes dont la culture commence, les nègres prirent le dégoût du travail manuel, dégradé par l'esclavage; la besogne physique leur semblait un reste de servitude, et les nouveaux affranchis rêvaient de savoir des bribes de latin pour devenir instituteurs, prédicateurs ou fonctionnaires. Une congrégation de deux cents membres avait dix-huit ministres. Dès qu'un nègre savait quelque chose, il se laissait tomber sur les dalles de l'église et y restait trois heures sans bouger: c'était «l'appel de Dieu», qui lui donnait droit à une chaire. D'autres préféraient un poste de maître d'école; un d'eux offrit aux gens d'un village d'enseigner, à leur choix, que la terre était ronde ou plate.

En face de ce danger, on tenta un grand effort pour éveiller chez les nègres la vocation des métiers manuels. L'homme qui fit le plus pour adapter leurs goûts aux besoins de leur milieu fut le général Armstrong: dès 1868, il avait conçu l'Institut Hampton, en Virginie, qui, après avoir inspiré des œuvres de même ordre, reste le type de l'École industrielle et agricole pour les nègres. Son père, missionnaire aux îles Hawaï, y avait été ministre de l'Instruction publique et y avait bâti cinq cents écoles pour la population de couleur. Mais dans ses tournées, à cheval ou en canot, à travers ces îles volcaniques, le fils avait remarqué que le goût des enfants pour les livres et des adultes pour les prières ne les empêchait pas de vivre par tas, parents et étrangers, dans des cabanes sans divisions; et il conclut qu'on aurait mieux fait d'organiser leur vie que de leur enseigner des idées. Il prit part à la guerre de Sécession comme colonel d'un régiment de nègres, et fut saisi de leur intrépidité, de leur gratitude, de leur zèle à épeler leurs alphabets sous le feu de l'ennemi.