INSTITUT HAMPTON: LE COURS DE MAÇONNERIE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
La fondation de Hampton est caractéristique des méthodes de la philanthropie américaine, qui a le tempérament commercial, et dont l'audace est faite d'une confiance illimitée dans les ressources du crédit. Elle a l'art d'employer l'argent avant de l'avoir, et de faire servir au bien public des capitaux qui n'existent pas encore. Le général Armstrong avait découvert, dans un fond de baie, un vaste terrain avec un large front sur la mer, qui lui semblait le lieu idéal pour une école industrielle; mais il lui manquait quarante-cinq mille francs pour s'en assurer la propriété. Un jour, il se promenait en silence avec un ami, sur une terrasse d'où on dominait la baie, et tous deux se demandaient s'ils devaient acheter le terrain, sans avoir de quoi le payer. «Général, dit l'ami, achetez-le!—Mais l'argent?—Prenez le terrain, l'argent viendra.» C'est la théorie américaine qu'il y a dans les dettes une sorte de vertu magique qui attire l'argent, et que quand il faut une somme pour combler un trou, le trou fait venir la somme. Le général acheta le sol, payable à six mois: peu de temps avant l'échéance, un testament fut ouvert, qui léguait 50 000 francs à la cause de l'éducation des nègres; l'exécuteur testamentaire apprit qu'une œuvre en leur faveur avait besoin de cette somme pour ne pas faire banqueroute, et comme les Américains se font un point d'honneur de ne jamais laisser une bonne œuvre faire faillite, le legs fut remis au général Armstrong.
Ce n'était là que le premier épisode de l'entreprise où il risquait le tout pour le tout. Il avait calculé qu'en trois ans l'Institut aurait démontré son utilité et que les dons alors afflueraient; aussi recommanda-t-il au chef charpentier qui dressa le premier baraquement de ne pas trop le soigner: «Ce n'est que pour trois ans», lui dit-il. On ne peut pas dire aux États-Unis, comme ailleurs, que le provisoire est ce qui dure: au bout de trois ans, il mit en construction les bâtiments en maçonnerie, considérant comme négligeable la question de savoir ce qu'il avait en caisse. Un matin qu'il n'avait plus d'argent pour la paye, il établit son bilan et trouva un déficit de 85 000 francs; il appela ses collaborateurs: «Je pars pour le Nord pour trouver l'argent, leur dit-il; si je ne le trouve pas, vous ne me reverrez jamais.» Il risquait sa position et presque son honneur pour son œuvre philanthropique, comme un spéculateur les aurait risqués pour son propre profit. Il fit une tournée dans les États du Nord et, à coups de conférences et de démarches, trouva l'argent.
Ainsi fut fait le premier bâtiment. Enhardi par sa propre hardiesse, il en commença un second dont le devis était de 350 000 francs. Il fit creuser tout l'emplacement des fondations et entasser à l'entour tous les matériaux de la construction: le terrain avait l'aspect d'un chantier géant et désert, plein de ce pathétique qu'offrent les grandes œuvres interrompues. C'était la mise en scène qu'il avait ménagée pour recevoir ses amis de Boston, invités en bande à visiter l'Institut. «La façon de faire, disait-il, c'est de creuser de grands trous, et d'entasser à l'entour les briques et les poutres, puis de faire venir les gens du Nord: ce spectacle les persuadera.» Ainsi dit, ainsi fait: les trous béants et les piles abandonnées touchèrent le cœur des visiteurs, et, peu après qu'ils étaient repartis, les 350 000 francs arrivèrent.
L'audace se communiquait du chef à ses aides. Lors d'une panique financière qui avait ruiné ou menacé toutes les fortunes des États-Unis, le général, incertain de l'avenir des amis de son œuvre, envoya de Boston l'ordre de cesser les nouveaux travaux de l'Institut. «Arrêtez le travail de bâtisse, écrivait-il; je n'ai pas d'argent en vue.» Mais le directeur des constructions avait une telle confiance dans les ressources du général, qu'il tint l'ordre de suspendre les travaux pour nul et non avenu. Il prit sur lui la responsabilité que le chef lui-même n'osait plus prendre. Il alla dire à la ronde aux manœuvres et aux artisans, d'un bout à l'autre du chantier: «Nous ne pouvons plus payer qu'à fin de mois au lieu de payer par semaine; acceptez-vous ces conditions?» Tous acceptèrent sans hésiter: à la fin du mois la crise financière était passée, et l'argent recommençait à venir.
Un des nègres élevés à Hampton conte ainsi ses impressions au sujet du général: «Il y avait dans cet homme, dit-il, quelque chose qui me semblait prodigieux; il disait: «Je veux une maison ici»; il n'avait pas un sou pour la bâtir, et il la bâtissait. Moi, tout en piochant aux fondations, je me demandais comment elle s'élèverait, puis je pensais à ce que dit la Bible: «Si tu as la foi, crie aux montagnes de là-bas de se soulever, et elles se soulèveront.»
Dès le début, en 1868, le général définit ainsi le but de l'œuvre: «Former une jeunesse d'élite qui s'en ira diriger sa race par son exemple, acquérant de la terre et des maisons. Ne pas lui donner un dollar quand elle peut le gagner. Enseigner le respect du travail, remplacer la routine par l'adresse; et, à cette fin, bâtir un système industriel, dont le but soit non seulement le gain de la vie et le travail intelligent, mais la formation du caractère.»