INSTITUT HAMPTON: LE COURS DE LAITERIE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Aujourd'hui, l'Institut Hampton comprend 55 bâtiments et 185 hectares. Le budget était, il y a quelques années, de 775 000 francs par an, dont les élèves remboursaient un tiers en travail; la différence, soit plus de 500 000 francs pour 650 étudiants, porte à plus de 780 francs par tête le coût de l'éducation. Les recettes sont de 50 000 francs de subvention, 50 000 francs de rentes et 300 000 francs en moyenne de dons annuels.
Dans l'enseignement professionnel, les élèves qui suivent les cours d'ateliers, cinq jours par semaine, sont payés pour une partie de ce qu'ils y font et ont un jour libre pour travailler à leur compte. Dans l'enseignement libéral, où le travail des cours n'est pas productif, ils ont deux jours libres, qui leur permettent de gagner environ 25 francs par mois, soit la moitié de leur pension. Les élèves entrés sans ressources suivent des cours du soir et, en travaillant le jour, économisent la première année de quoi payer leur pension la seconde. L'enseignement s'efforce d'être large en restant pratique, pour habituer garçons et filles à faire de la vie ouvrière une vie harmonieuse. La science y est étudiée dans ses rapports avec l'agriculture. Les cours de médecine y comportent des pansements aussi bien que des expériences de chimie; la gymnastique y est conçue comme une hygiène; elle n'a pas pour but de faire des athlètes, mais de resserrer l'intimité des systèmes nerveux et musculaire, d'assurer une pose saine et un souffle normal dans les travaux de tous les jours. Les cours professionnels font la part du travail théorique et du travail de chantier.
INSTITUT HAMPTON: LE COURS D'ÉLECTRICITÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
L'histoire de Hampton a été une lutte de chaque jour contre le préjugé de race. En 1870, pour un meeting en faveur de l'École, le général Armstrong fit venir l'orateur nègre Langston, qui arriva de nuit à l'hôtel où sa chambre avait été retenue.—Le lendemain matin, conte un ami, je lui fis passer ma carte; le groom me demanda de le décrire; je dis que c'était un nègre. «Un nègre à l'hôtel, s'écria-t-il, oh non! il n'y en a pas.» On le trouva. Les patrons, avisés et terrifiés, tinrent consultation; à ce moment, le gouverneur lui fit passer sa carte: on ne pouvait le mettre à la porte pendant qu'il recevait le gouverneur. Puis ce fut une suite d'autorités de la ville qui le demandaient; les patrons ne saisirent pas le moment de le faire partir. Autrefois, les «chants des plantations», ces mélopées étranges des esclaves, évocatrices des plaines sans fin sous le soleil, étaient un souvenir de la servitude, et les nègres en avaient honte, sans pouvoir s'empêcher de les chanter malgré eux, quand il n'y avait pas de blancs autour d'eux; mais Hampton en a réhabilité la troublante poésie: le chœur des élèves va les chanter dans des tournées au profit de l'école, instructives et productives. Ce sont des voyages dont le chant fait les frais: ils visitent les manufactures, les lieux historiques, les personnes éminentes. «On ne se connaît bien, dit un de leurs maîtres, que quand on a voyagé ensemble.» Un jour, à leur passage dans une ville, les bonnes de l'hôtel refusèrent de les servir: les dames qui vivaient à l'hôtel se levèrent et les servirent elles-mêmes; les journaux illustrés dessinèrent la scène. Une autre réclame pour Hampton y fut l'entrée de «Pluie au Visage», le héros indien chanté par Longfellow, dix ans après ses massacres: elle inspira à Whittier, comme contre-partie au poème de guerre de Longfellow, le poème de paix du «Grand Cor».
L'une des œuvres dont l'Institut Hampton est le plus fier, c'est l'éducation de M. Booker T. Washington. Il y a aux États-Unis un nègre dont le petit nom d'esclave était Booker, qui, ayant à s'improviser un état civil lors de la libération, choisit le nom de Washington, et qui, ayant appris vers vingt ans que sa mère l'avait baptisé Tagliaferro, fait retentir toute l'Amérique du nom de Booker Tagliaferro Washington. Il est le nègre des États-Unis, le nègre-type, le nègre-modèle, la preuve vivante de ce que l'éducation fera de sa race, la réponse allante et venante aux préjugés antinègres. Le prince Henri de Prusse a demandé à lui serrer la main. Le président Roosevelt a fort ému le Sud en invitant à sa table ce nègre représentatif.
Il ne sait ni la date ni le lieu de sa naissance; il passa son enfance dans une cabane de planches sur la terre battue, et son plus ancien souvenir est celui d'un réveil en sursaut pour manger un poulet que sa mère venait de voler et avait fait cuire au milieu de la nuit. Après l'affranchissement, il travailla dans une usine à sel, où il n'apprit qu'à écrire le nombre 18 sur des tonneaux sans savoir ses chiffres. Il avait une telle soif de s'instruire que sa mère, à sa prière, lui procura un alphabet; mais pas un des nègres ne savait lire, et les signes «b, a: ba; c, a: ca» restaient pour lui des hiéroglyphes. Un nègre qui lisait le journal passa par le village: on le retint comme maître d'école, et en payement chaque famille le nourrissait un jour à tour de rôle. Il y avait des élèves de soixante-quinze ans; c'était l'ambition des vieux de déchiffrer la Bible avant de mourir. Retenu le jour à l'usine, Booker suivait les classes du soir: il les regardait comme un tel privilège qu'il y apprit plus qu'il n'eût fait le jour, et ce souvenir a fait de lui, depuis, un fervent des cours du soir.
Puis il travailla dans les mines. Il conte que c'était une vie de dangers et de terreurs. «J'ai remarqué, dit-il, que les enfants des mines sont des nains de corps et d'esprit; ils perdent toute ambition d'être autre chose que des mineurs.» Un jour, dans l'obscurité de la mine, deux ouvriers parlaient d'une école pour nègres, où les élèves payaient en travail leur pension: Booker se glissa pour les écouter et entendit le nom de l'Institut de Hampton. À petites journées, gagnant son pain ou se passant de pain, il arriva devant l'école: «La première vue des bâtiments de briques à trois étages, dit-il, me paya de toute ma peine; c'était la terre promise; la vie prenait un sens nouveau.» Il avait tant l'air d'un vagabond que la directrice hésitait à l'admettre, et avec effroi il la vit recevoir d'emblée d'autres candidats. Au bout de quelques heures, elle lui donna un balai pour nettoyer une classe. Il la balaya trois fois, il l'épousseta quatre fois; quand la directrice revint et eut passé le mouchoir dans tous les recoins sans trouver de poussière, elle lui dit tranquillement: «Je pense que vous pourrez être admis.» Ce fut son examen d'entrée. À l'école, il eut pour la première fois deux draps de lit: le premier soir, il se coucha dessous; le second, soir dessus; le troisième, entre les deux; ce fut le commencement pour lui de la civilisation.