Le bien engendre le bien; M. Washington voulut rendre à ses compatriotes les services qu'il avait reçus, et il fonda l'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama, qui est, avec Hampton, une institution-modèle. Il voulut que les commencements en fussent humbles pour que la croissance en fût normale. Il fit avec ses premiers élèves les premières briques des bâtiments; beaucoup se lassèrent de patauger dans la glaise; trois cuissons manquèrent; pour faire les frais de la quatrième, il dut aller mettre sa propre montre en gage à la ville; mais aujourd'hui, grâce à son école, la briqueterie est dans le Sud une spécialité de ses anciens élèves[1].
INSTITUT HAMPTON: LE COURS DE MENUISERIE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
À Tuskegee comme à Hampton, le mot d'ordre est l'adaptation du nègre aux besoins précis de la communauté où il vit. Dans ses causeries, M. Washington aime à conter cette anecdote:—Je causais, dit-il, avec un jeune nègre qui étudie la médecine dans une de nos universités, et je lui demandai, en l'interrogeant sur ses études, quelle spécialité il avait choisie: «Je m'occupe des maladies nerveuses, me répondit-il.—Mais où comptez-vous donc exercer votre profession? interrogeai-je.—Aux bouches du Mississipi, parmi la population de couleur où j'ai été élevé et où ma famille est encore...» Alors M. Washington insinua doucement à son frère noir que, dans ce cas, il vaudrait peut-être mieux s'appliquer à l'étude des fièvres, de la malaria ou de la fièvre jaune. Et il ajouta: «Voyez-vous, mon ami, nous sommes à un stade de civilisation où nous ne connaissons pas encore ces maladies des races dégénérées, qu'on appelle les maladies nerveuses.»
LE SALUT AU DRAPEAU EXÉCUTÉ PAR LES NÉGRILLONS DE L'INSTITUT HAMPTON.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
M. Washington personnifie l'assimilation de la race nègre à la race anglo-saxonne. Il va prêchant le bain quotidien, qui est le commencement du respect de soi. Quand il parle de l'affranchissement, il dit qu'en une heure la race nègre a hérité des problèmes séculaires de la race anglo-saxonne. À New York, les fils de Juifs polonais, de Napolitains et de Syriens disent couramment: «Nous autres, Anglo-Saxons.» L'idéal de M. Washington, c'est que l'éducation permette aux nègres de dire: «Nous autres, Anglo-Saxons.» Il y va de l'unité et de l'intégrité de la république américaine; mais, même dans les colonies de la France, où les nègres ne votent pas, ne serait-il pas beau qu'un ancien esclave du marché du Soudan mit les noirs à même de dire: «Nous autres, Latins!»
L'éducation des nègres sera-t-elle le salut des États du Sud? On peut déjà prédire l'amélioration des noirs, on ne peut encore en prévoir le contre-coup sur les blancs. Entre le progrès d'une des deux races et l'effet de ce progrès sur l'autre, il faut qu'un peu de temps passe. Le problème est à deux facteurs: «J'admets, disait un jour un blanc, que quand tous les noirs sauront lire et écrire, la moitié du préjugé disparaîtra.—- Oui, répondit un nègre, et quand tous les blancs sauront lire et écrire, l'autre moitié disparaîtra à son tour.»