Un rapprochement marque le progrès des nègres; leurs deux grandes écoles professionnelles, Hampton et Tuskegee, fondées l'une en 1868 et l'autre vers 1890, sont comme l'école-mère et l'école-fille; toutes deux sont soutenues par les blancs du Nord; mais la première n'a que des maîtres de race blanche, la seconde n'en a que de race noire, et un Institut du même ordre, fondé en 1901 à Winston-Salem, marque la troisième étape vers l'indépendance des noirs: ce n'en sont pas seulement les professeurs, mais les donateurs mêmes qui sont nègres, et un seul d'entre eux y a dépensé en un an 25 000 francs.
INSTITUT HAMPTON: LE COURS DE CHIMIE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Les nègres, avec leur faculté d'imitation, s'assimilent les ambitions de leurs compatriotes blancs, et il y en a parmi eux qui sont des types du «self made man», de l'Américain fils de ses œuvres. Un de leurs orateurs, Edwards, perdit sa mère en naissant, et son enfance en loques se passa dans les rues, où un blanc, du nom de Simpson, le remarqua et lui donnait parfois un sou. On ne sait comment l'enfant entendit parler de l'Institut Tuskegee: il noua tout ce qu'il avait dans un mouchoir et, sans un sou, fit près de 200 kilomètres à pied. À Tuskegee, il gagna sa pension; mais, un jour qu'il avait besoin de livres, il écrivit à M. Simpson pour lui demander un prêt de 75 francs; son nom ne fut pas reconnu, la lettre fut jetée au panier, ainsi qu'une seconde; il en écrivit une troisième. Frappé de cette persistance, M. Simpson envoya la somme. Bien des années plus tard, il était assis sur sa véranda, quand un jeune nègre se présenta et lui remit les 75 francs, avec les intérêts. L'histoire d'Edwards rappelle celle de Booker T. Washington, et, comme Washington, il voulut que son propre succès aidât à celui de ses frères; avec l'assistance financière de M. Simpson, cet élève de Tuskegee fonda à son tour un petit Tuskegee pour sa région, de même que Washington avait créé à Tuskegee un petit Hampton.
Le symptôme le plus sûr de l'éducation civique des nègres, c'est leur désir, à mesure qu'ils s'élèvent, d'aider au relèvement de plus ignorants qu'eux. C'est ainsi que les nègres du Nord ont le sens de leur responsabilité envers leurs frères du Sud. En 98, un coup de main contre les noirs dans la Caroline avait provoqué, dans les villes du Nord, des meetings de protestation, et j'assistai à celui de New York. Dans un amphithéâtre en sous-sol, à voûte basse, plusieurs milliers de nègres et de négresses s'étaient tassés; sur le pourtour, un cordon continu de policemen avec leurs visages roses d'Anglo-Saxons, les entourait, comme la bordure d'une corbeille. La lumière électrique ruisselait sur la chaux des voûtes, faisait luire toutes ces têtes noires, et c'était un spectacle saisissant que cette assemblée d'Africains venant au cœur de New York, dans une salle de conférences populaires destinées à l'instruction de la démocratie américaine, revendiquer leurs droits de citoyens.
LE BASKET BALL DANS LES JARDINS DE L'INSTITUT HAMPTON.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Séance impressionnante par le sang-froid, la possession de soi-même, le désir de vérité dont ne cessèrent de faire preuve ces esclaves de la veille. En une génération, le contact des Américains a fait d'eux des citoyens. Pas un instant la haine de race n'a percé. «Nous n'en appellerons de l'illégalité qu'à la loi», dit le premier des orateurs. Un interrupteur ayant crié: «Voilà trop longtemps que cela dure», toute l'assemblée d'une seule voix lui imposa le silence, et, en moins d'une minute, le calme complet se rétablit. C'est un des signes les plus sûrs de la rectitude de jugement et de la volonté d'aboutir, que ce brusque retour d'une foule à l'ordre; et la discipline de cette assemblée de nègres prouve que l'éducation morale a plus de part que la race dans la manière de se conduire des hommes.