L'un des orateurs révéla brutalement les vices des noirs dans le Sud, et comme il s'excusait auprès des auditeurs de parler si durement de leurs frères, dans toute la salle éclata un grand cri de: «Go on! The truth! Continuez! La vérité!» Dans cette campagne des nègres du Nord pour les nègres du Sud, ce qui domine, autant que le souci de leur défense, c'est le souci de leur instruction. Le principe démocratique que les droits civiques exigent les qualités de citoyen a pénétré l'esprit des gens de couleur. Ils sont pour leurs frères du Sud des aînés qui voudraient les rapprocher d'eux. Ils ont acclamé, hier, une femme blanche qui organise des missions dans les villages noirs. Quand elle eut exposé ses plans, une négresse se leva de l'amphithéâtre et parla. On crut à une interruption, on la hua. Sans se troubler elle tint tête au bruit, son obstination le fit cesser, et dans un profond silence elle dit d'une voix claire que les huées n'avaient pas altérée: «C'est un besoin du fond de mon cœur qui me force à dire un mot. Je demande aux femmes de notre race d'offrir un vote unanime de gratitude à la noble femme qui vient de nous défendre si noblement.» Alors, toute la salle enthousiaste se leva, et les deux femmes se regardant, l'une de la tribune, l'autre de sa place, toutes les voix les acclamèrent, et tous les mouchoirs blancs s'agitèrent au-dessus des têtes noires.
Le progrès des noirs leur vaudra-t-il un jour l'estime des blancs? Les rapports faits au dernier Congrès nègre de Tuskegee citent des symptômes de sympathie entre les deux races. Le fondateur d'une École professionnelle conte dans son discours que les blancs n'étaient pas d'abord bien disposés: «Mais, dit-il, nous avons spécialement veillé à ne les blesser en rien, et, depuis sept ans que l'école marche, le préjugé a disparu. Je crois que la façon de faire, pour les nègres, est d'être patients et polis, de ne pas s'exaspérer quand on manque de les comprendre, et de se faire une règle d'ajouter aux ressources de la communauté où ils vivent.»—«Les blancs, dit un autre fondateur d'école, promettent de nous aider beaucoup plus quand nous aurons fait nos preuves.» Une anecdote montre comment le préjugé, peu à peu, disparaîtra: dans le tirage au sort des places à la Chambre d'un des États du Sud, un député blanc se trouva le voisin d'un nègre; il alla se plaindre à grand bruit au président qui répondit que le tirage était sans appel. Au bout d'un mois, un siège étant vacant, le président le fit offrir au plaignant: «Ah! mais, maintenant, je ne veux plus changer», répondit-il; le tact du nègre avait conquis le blanc.
À M. Washington, humoriste et temporisateur, s'opposent des esprits moins conciliants. Tout en admirant ce qu'il a fait pour l'enseignement commercial, ils y préfèrent l'enseignement supérieur. Ils soutiennent que leur race a plus besoin de chefs que d'artisans. Ils ne partagent pas sa tolérance envers les lois antinègres; ils veulent tout de suite l'égalité, politique et civique. Un écrivain nègre de renom, M. Chestnut, a été jusqu'à soutenir que le remède au préjugé de race n'est ni dans l'éducation des noirs, ni dans celle des blancs, mais dans l'éducation en commun des uns et des autres, qui supposerait d'abord la reconnaissance de leur égalité. «On ne voit pas bien, écrit-il, comment l'éducation seule résoudra le problème noir. Il y a eu des nations libres sans instruction, il y en a eu d'instruites qui ont été esclaves. Une nation ne commence point par devenir riche et savante, pour devenir libre ensuite; elle commence par la liberté—l'histoire le montre,—et souvent la culture ne fait que la mener plus tard à l'esclavage. Depuis la guerre de Sécession, l'éducation a fait de grands progrès dans le Sud; le préjugé de race y est pourtant plus intense et plus intolérant qu'il ne fut jamais. Les gens instruits ne semblent pas moins passionnés contre les nègres que ne le sont les ignorants; un directeur d'école me disait un jour qu'il n'y a pas de place pour les nègres dans le monde moderne, si ce n'est sous terre.... Les blancs du Sud justifient leur façon de traiter les noirs par la différence de race et par l'incompatibilité qui s'ensuit; l'éducation ne fera pas que le nègre cesse d'être un nègre. Un système d'éducation qui sépare les races depuis l'école maternelle jusqu'à l'Université ne fait que fortifier la haine de race, et ne fera que rendre les oppresseurs plus riches en ressources pour l'oppression, les opprimés plus prompts à la ressentir.» Ce sont là de fortes paroles, qui semblent contenir bien du vrai. Elles forment un revers sombre à la confiance de ceux qui, comme M. Washington, espèrent résoudre la question nègre par l'éducation commerciale des noirs dans des écoles à part M. Chestnut parle en termes sévères de l'optimisme de M. Washington: «Essayer de découvrir des avantages dans les lois frauduleuses des États du Sud, ou les admettre comme un fait accompli, c'est approuver un crime contre sa propre race. Ce n'est pas un beau spectacle que de voir le volé applaudir le voleur. Le silence vaudrait mieux.»—«Il n'y a pas de juste milieu, écrit-il, entre la justice et l'injustice, entre un citoyen et un serf.»
INSTITUT HAMPTON: LE COURS DE COSMOGRAPHIE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
En résumé, parmi les porte-paroles de la race nègre, il y en a de deux tempéraments: les uns sont les conciliateurs; les autres, les agitateurs. Mais les agitateurs sont sans point d'appui et sans levier; sans point d'appui, parce que la masse des noirs semble soumise à son sort; sans levier, parce qu'ils ne disposent d'aucun pouvoir politique. Les nègres du Nord sont en nombre insignifiant, les nègres du Sud sont sans droits électoraux depuis les nouvelles lois; les meneurs du parti noir seraient comme des têtes sans corps. Il est vrai que les blancs du Nord sont en sympathie avec les nègres; mais ils ont à ménager les blancs du Sud: ils ne se soucient pas de réveiller les haines de la guerre de Sécession, et tout leur appui, moral et financier, va aux plus conservateurs des chefs nègres.
INSTITUT HAMPTON: LE COURS DE BOTANIQUE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.