Aussi le parti de la modestie et de la patience est-il le plus nombreux et le plus influent. C'est lui qui, sous l'inspiration de M. Washington, fait le plus pour le relèvement lent de la race noire. Au contact des Anglo-Saxons, il s'est pénétré d'esprit conservateur; il prêche la théorie de l'évolution insensible et de la transformation lente des sociétés, et sa patience à attendre l'avenir est d'autant plus admirable qu'il mesure sans illusions les injustices du présent. «Le nègre n'est pas libre, écrit l'écrivain nègre M. Dubois. Il ne peut pas quitter la plantation où il est né; dans presque toute la région agricole du Sud, les tenanciers noirs ne sont que des manœuvres, que la loi et la coutume retiennent dans un esclavage économique, sans autre moyen d'y échapper que la mort ou la prison; c'est une classe à part, et une classe esclave; devant les tribunaux, la loi et l'usage les mettent sur un pied différent des blancs.» Après avoir cité et confirmé ces lignes, M. Thomas Fortune n'en écrit pas moins, avec une sagesse qu'on ne peut s'empêcher d'admirer: «De cette masse d'esclaves sortent des individus qui arrivent à posséder du sol. C'est ainsi que pourra progressivement s'écrouler l'esclavage; ce sera une longue et lassante évolution, mais pareille à celle de toutes les races qui ont vécu dans les conditions où nous vivons aujourd'hui. Le nègre semble destiné à devenir, avec le temps, l'agriculteur et le petit propriétaire par excellence.» De même qu'il n'attend l'affranchissement agricole des nègres que de la lente conquête du sol, il n'attend leur affranchissement industriel que de la conquête également lente des métiers manuels; les syndicats ouvriers, en excluant de leur sein les noirs et en leur fermant par là les ateliers, ne permettent ainsi d'être artisans qu'à ceux qui le sont pour leur compte ou pour le compte de patrons nègres; mais le nombre de ceux-ci ne cesse d'augmenter, avec l'aide des écoles professionnelles fondées sur le modèle de Hampton. M. Fortune n'hésite pas à dire que la condition des noirs est pire que sous l'esclavage; le travailleur agricole est aussi dépendant qu'il l'était, sans que celui qui l'emploie ait le même intérêt à prendre soin de lui, et les ouvriers des corps de métiers, depuis qu'ils ne travaillent plus comme esclaves, ne trouvent plus de travail, étant au ban des syndicats ouvriers. Mais la tristesse du présent ne l'empêche pas d'attendre l'avenir sans impatience; il ne compte, pour l'émancipation économique, puis morale de sa race, que sur les efforts individuels des laboureurs économes et des artisans industrieux, tels que ceux qui sortent de l'Institut Hampton, de l'Institut Tuskegee, ou des institutions du même genre. Le problème noir lui semble un problème individuel. «La situation des individus, écrit-il, est en avance sur celle de la race.» Les nègres d'Amérique ont adopté l'individualisme anglo-saxon; ils sont à une école d'énergie et de patience.

Ce sont là d'encourageantes exceptions. Mais il n'en est pas moins vrai que le progrès des nègres semble plutôt exaspérer qu'atténuer la défiance des blancs contre eux. Les lois d'exception qui les privent de leurs droits n'ont cessé d'aller se multipliant, et elles ont créé dans le Sud une situation qu'on peut qualifier de révolutionnaire. Les six États du Mississipi, de la Louisiane, de l'Alabama, des Carolines et de la Virginie vivent sous un régime d'illégalité légale. Les noirs y sont citoyens de droit et n'y sont pas citoyens de fait; ils sont privés de leur qualité d'électeurs par des lois dont la lettre semble constitutionelle, mais dont l'esprit ne l'est pas; c'est une sorte de coup d'État législatif, d'autant plus frappant que les Américains ont d'ordinaire pour la Constitution un respect presque superstitieux; mais une fois les nègres en jeu, ils ne la respectent qu'en la tournant. Jamais la subtilité anglo-saxonne n'a rien imaginé de plus «élégant» que les formules qui ôtent le droit de vote aux nègres sans en avoir l'air. Les premières lois faites contre eux privaient du suffrage tout citoyen qui ne payait pas d'impôt ou ne savait pas lire et écrire. Mais comme il y a dans le Sud des millions de blancs dégénérés, aussi pauvres et aussi illettrés que les noirs, on s'aperçut vite que ces lois à deux tranchants se retournaient contre la race blanche. On s'empressa d'en neutraliser le danger pour les blancs en dispensant de toutes les conditions qu'elle exigeait, les descendants de ceux qui jouissaient des droits civiques avant l'affranchissement des esclaves; c'était faire du droit de vote un privilège héréditaire! Et pour laisser plus complètement encore à la discrétion des blancs le choix des électeurs, on exigea, en Virginie, que tout votant pût «comprendre et expliquer n'importe quelle partie de la Constitution»; dans l'Alabama, qu'il «fût à même de comprendre les droits et les devoirs du citoyen sous une forme républicaine de gouvernement». L'officier de l'état civil qui dresse les listes électorales est le seul juge de l'aptitude du candidat électeur à «comprendre» et «expliquer» ses devoirs. Dans l'Alabama, sur 181 471 nègres, en âge de voter, il n'y en a que 3 000 d'admis; dans la capitale de l'État, 47 sur 7 000. La Suprême Cour des États-Unis, chargée de veiller à l'intégrité de la Constitution, s'est déclarée impuissante à rien relever qui fût à la lettre inconstitutionnel dans ces lois d'exception déguisées. Le plus curieux est que chaque État ayant au Congrès un nombre de représentants en rapport avec sa population, les millions de nègres du Sud valent à leurs persécuteurs blancs une plus grande proportion de députés qu'ils ne contribuent pas à élire, et dont l'influence se retourne contre eux; ce n'est pas seulement l'absence de représentation, c'est la représentation à rebours; c'est une sorte d'élégance algébrique par laquelle ces nègres figurent dans la vie nationale avec le signe - (moins), s'anéantissant eux-mêmes en raison directe de leur nombre. Dans un pays républicain, où l'influence politique est la source de tous les avantages, cette négation du pouvoir électoral des nègres les lèse dans leurs intérêts les plus intimes et les met en tout sur un pied d'inégalité, tandis que la Constitution établit l'égalité de leurs droits civiques; c'est ainsi qu'en Géorgie, où les noirs forment 48 pour 100 de la population, 20 pour 100 seulement du budget scolaire va aux écoles nègres.

Aussi s'en faut-il que tous les nègres d'élite partagent la confiance joyeuse de M. Booker T. Washington. Il y a les optimistes et il y a les pessimistes du problème noir. La belle humeur de M. Washington, la bonhomie de ses partisans, les applaudissements que les blancs lui prodiguent, les salles de nègres souriant sur leurs dents blanches, les élèves de Hampton chantant les vieux airs des plantations, les concours de valse et de cake-walk, les ballades de Dunbar, ce sont les traits lumineux du tableau; mais il y en a de plus inquiétants. M. Booker T. Washington, le plus «représentatif» des noirs, assis à la table du président Roosevelt, le plus «représentatif» des blancs, c'est certes un symbole «intense» et comme une image inoubliable de la fraternité des deux races. Mais il ne faut pas oublier non plus que le lendemain du soir où M. Washington dîna chez M. Roosevelt, il n'y eut qu'un cri de colère et qu'une tempête d'indignation dans le Sud, parce qu'était entré comme invité à la Maison Blanche un de ces nègres qui n'y entrent d'habitude que comme valets.

Bargy.

INSTITUT HAMPTON: LE COURS DE MÉCANIQUE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

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TABLE DES GRAVURES ET CARTES

L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL