Malgré cette réforme, les grandes sources de richesse appartiennent encore à l'État et aux anciens boyards. L'État, en effet, exploite lui-même les mines inépuisables de sel gemme, il est maître des terrains pétrolifères, maître en grande partie des forêts qui couvrent le cinquième du territoire. Quant aux boyards, ils ont entre les mains d'immenses propriétés que les voïvodes leur ont cédées, et dont l'étendue varie de 4 000 à 8 000 hectares.
Ces propriétés ne peuvent être vendues ou aliénées en bloc; la loi en défend le morcellement. Au reste, en vertu de l'article 7 de la Constitution, l'acquisition de la propriété immobilière est interdite aux étrangers. Toutefois, ils peuvent hériter d'un Roumain; mais, dans ce cas, l'État est en droit de les obliger à vendre leurs propriétés, à moins qu'ils n'obtiennent la naturalisation. Celle-ci s'acquiert à la suite d'un vote du Parlement et après dix années de séjour. Il existe encore d'autres tempéraments à la règle qui vise les étrangers. Ils peuvent notamment avoir des maisons en ville, et des projets de réforme, dit M. Benger[5], tendent à rendre possible l'acquisition des propriétés immobilières aux sociétés étrangères, dans le cas où la majorité des associés se compose de citoyens roumains.
COSTUME NATIONAL DE GALA ROUMAIN.—CLICHÉ CAVALLAR.
La manière dont on exploite ces grands domaines est assez originale. À jour fixe, le maïeur convoque les familles de son village et répartit entre elles, moyennant un salaire souvent dérisoire, les terres que chacune d'elles pourra cultiver. Ce salaire est payé d'avance, mais la récolte entière revient au propriétaire. Dois-je le dire, ces malheureux paysans, si maltraités autrefois, le sont encore aujourd'hui, et en maintes circonstances on ne se fait pas faute de les brutaliser et de les frapper.
Beaucoup d'anciens boyards, spécialement en Moldavie, dirigent eux-mêmes leurs exploitations agricoles, et occupent de vastes corps de ferme, où ils séjournent pendant dix mois de l'année. Mais au cœur de l'hiver ils voyagent, et vont dépenser leurs revenus à Bucharest, Vienne et Paris.
Sur la route de Targu Jiul, nous croisons de grands attelages. Sept à huit couples de bœufs, les uns derrière les autres et dirigés par des paysans tout habillés de blanc, traînent des machines agricoles et de lourds chariots remplis d'articles perfectionnés ayant trait à l'agriculture. Autrefois le battage se faisait en Roumanie à l'aide de bœufs qui foulaient le blé sur l'aire. Aujourd'hui la machinerie agricole a pénétré partout et les petits propriétaires s'associent dans le but de faire l'acquisition de batteuses à vapeur.
Des hommes, des femmes à cheval se dirigent vers la ville, des enfants absolument nus s'enfuient à notre approche. Les villages deviennent plus importants, les maisons plus soignées, et sur les pieux des clôtures, de curieux vases, de formes variées et d'une décoration toute particulière, sont retournés pour égoutter et pour sécher. La poterie est en effet une des branches les plus intéressantes de la petite industrie roumaine. Il se tient même des foires de poterie, et l'on se demande vraiment comment les Roumains peuvent utiliser cette infinie variété d'ustensiles.