DANS LES VICISSITUDES DE LEUR TRISTE EXISTENCE, LES TZIGANES ONT CONSERVÉ LEUR TYPE ET LEURS MŒURS (page [383]).—PHOTOGRAPHIE ANERLICH.
À l'entrée de la ville, des familles entières prennent le frais au dehors. Elles sont là, au bord du chemin, accroupies en cercle, dans le plus grand laisser-aller. La modestie n'est certes pas la vertu par excellence des Roumaines campagnardes. Peut-être ont-elles à ce sujet des notions différentes des nôtres. Il est vrai que plus on s'approche de l'Orient, plus le déshabillé est toléré.
Nous voici à Targu Jiul, la première localité importante de la Roumanie. C'est une grosse bourgade de trois mille habitants, dont le principal monument est une école en construction, signalée comme une école-modèle.
L'hôtel où nous descendons est très bien tenu, et, surprise fort agréable, le propriétaire parle le français. Mais il nous faut faire connaissance avec la cuisine roumaine. Oh! la cuisine roumaine! Des potages acides, dans lesquels nagent une demi-douzaine de sardines. N'est-ce pas à vous enlever du coup le plus bel appétit?... Ni roastbeef, ni beefsteak.... On ne tue pas les bœufs, ils servent uniquement de bêtes de trait. Les porcs, ils courent les rues, mais on ne les tue pas davantage en été, sous prétexte que la viande ne se conserve que deux ou trois jours. Des poulets on en a à satiété, mais ceux qu'on nous présente à table sont des poussins étiques, grillés à tel point qu'ils sont presque desséchés. Le mouton au paprika, le koukouroute, grappes de maïs bouillies, sont les plats les plus recommandables du menu.
Dans les hôtels, on dîne au son de la musique. Si vous avez l'orchestre tzigane, la musique sera sauvage, ardente, passionnée; si vous avez l'orchestre roumain, l'ardeur, la fougue disparaissent pour faire place à la complainte et à la mélancolie. C'est triste à faire pleurer, c'est la douleur mise en musique.
Au milieu de la nuit, nous sommes réveillés par un orage furieux, comme on n'en connaît guère dans nos pays. C'est une succession de longs éclairs blafards, partant à la fois de tous les points de l'horizon, et illuminant, sans discontinuer, la place et les rues de la ville. En même temps, toutes les cataractes du ciel se déversent sur la terre, et les rues se transforment en vrais torrents. Au matin, les rues sont sèches, l'air est pur et embaumé.
Malgré l'orage de la nuit, dès quatre heures le marché, qui se tient en face de notre hôtel, offre une animation extraordinaire. Rien de plus gracieux, de plus pittoresque que ces marchés qui réunissent les habitants des vallées voisines. Ceux-ci arrivent à la ville en charrette attelée d'une paire de bœufs, ou à dos de mulet, les femmes à califourchon, tout comme les hommes, tenant une enfilade d'une quinzaine de poulets liés les uns aux autres par les pattes, et qu'elles présentent dans le plus piteux état. Quelques femmes arrivent au marché les mains vides, mais le corsage fort rebondi. À peine en place, elles plongent la main dans leur chemise entr'ouverte sur le devant, et qui d'ailleurs leur tient toujours lieu de poche, et en retirent qui un poulet, qui un canard: j'en ai même vu qui en retiraient un petit cochon de lait qu'elles portaient ensuite maternellement dans les bras. Mais les plus originales sont celles qui s'en retournent de la ville avec les provisions les plus disparates dans leur poche improvisée. Celle-ci s'allonge alors d'une façon démesurée et pend en sac sur le tablier, sonnant à chaque pas d'un bruit de vaisselle ou résonnant du chant triomphant d'un coq qui a trouvé preneur. Au marché, les femmes, debout ou accroupies, sont rangées le long des trottoirs, leurs marchandises étalées devant elles. La vente de ces produits n'est guère rémunératrice. On leur paie un poulet 30 centimes, quatre œufs 10 centimes et 4 litres de vin 15 centimes. Cependant elles n'ont nullement l'air de souffrir de la misère. Elles sont gaies et aimables et viennent au marché comme à une véritable fête.
Leur costume, d'une propreté irréprochable, ne manque pas d'élégance. Elles portent une chemise de toile très ample, ornée de broderies de laine bleue ou rouge. Devant et derrière flotte un tablier, la «catrinza» en laine, à larges rayures. Dans d'autres localités, elles s'enveloppent en guise de jupe d'une pièce d'étoffe en tissu très raide et décorée de riches motifs en couleur. Les jeunes filles vont toujours nu-tête, la tresse tombant sur le dos. Seules, les femmes mariées se couvrent la tête et les épaules d'un voile de tissu très léger, et dans certaines localités elles ont adopté le chapeau d'homme, ce qui n'est pas d'un effet fort gracieux.
Les vêtements des hommes rappellent l'ancien costume des Daces, reproduit sur la colonne Trajane. Il se compose d'une chemise en grossière toile de chanvre, fixée à la taille par une large ceinture de cuir qui tient lieu de poche. Sous la chemise, le pantalon de toile, serré généralement du genou à la cheville.