UNE FERME PRÈS DU MONASTÈRE DE BISTRITZA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Certes, la vallée ne manque pas de poésie: de hautes montagnes, couvertes de forêts, se dessinent à l'horizon, et des fermes, où tout respire le bien-être et l'aisance, sont échelonnées le long de la route. Au fond des cours rustiques et ombragées, des femmes, en leur costume biblique, tenant en main de lourds fuseaux, filent la laine destinée à la famille.

Mais la vue de ces tableaux charmants ne dédommage pas de la fatigue que l'on éprouve sur cette route mal tracée, en partie défoncée, où l'ombre fait totalement défaut.

L'abbaye de Bistritza, aujourd'hui transformée en école militaire, nous cause une désillusion complète. À l'entrée, les bâtiments présentent une masse imposante, mais ils sont sans style et, disons-le, sans intérêt. L'officier de service en est si convaincu qu'il se borne à nous proposer la visite de la cascade, cachée dans un creux du rocher, derrière l'abbaye. Après le mécompte que nous venons d'éprouver, cette entreprise ne nous tente guère, et nous avons hâte de rebrousser chemin.

Nous avisons un paysan qui, après quelques pourparlers, consent à nous prêter sa charrette et son cheval, tandis que son voisin nous fournira un poney pour compléter l'équipage. La charrette est une sorte de birdj; deux planches attachées de chaque côté par des cordes forment les banquettes, et en guise de tapis, nous avons un épais lit de foin parfumé.

Nous nous mettons en route cahin-caha. À chaque ornière, et Dieu sait si elles sont nombreuses, nous sommes lancés les uns sur les autres, et par deux fois notre cocher, un petit bonhomme d'une quinzaine d'années, est projeté hors de la charrette; mais il s'accroche aux brancards et rebondit sur son siège avec une légèreté d'écureuil. Quant à nous, nous nous cramponnons aux banquettes avec la perspective de nous sentir les reins brisés lorsque nous arriverons à destination.

Tout à coup, crac!... la banquette d'arrière cède, et nous voilà gigotant sur le tas de foin au fond de la voiture. C'est dans ce piteux état que nous rejoignons notre cocher d'Horezu qui, inquiet de notre longue absence, était venu à notre rencontre aussi loin que le mauvais état de la route le lui avait permis.

De Tomsani à Romnicu, le trajet est superbe de sauvage poésie. C'est un énorme désert rocheux qu'il faut traverser. La haute chaîne des Carpathes continue à dominer à gauche, et rares sont les passants, rares sont les habitations qu'on rencontre en route. Des chiens errants parcourent ces plaines rocailleuses, et l'on en voit se nourrir de cadavres d'animaux abandonnés au détour des chemins. Il y a dans l'ensemble du paysage quelque chose de sinistre, de lugubre. Ce n'est qu'aux abords de la vallée de l'Olt, que la campagne prend un autre aspect, et les grandes croix, plantées ça et là, nous annoncent l'approche des villages et la fin du désert.

À l'un de ces villages, nous faisons halte devant une ferme-auberge, à l'aspect malpropre. À l'entrée, des débris saignants, déchets de boucherie, sont accrochés aux charpentes basses de la toiture, et des chiens, toujours des chiens, rôdent tout alentour, prêts à se jeter sur cette proie dégoûtante.