L'EXCURSION DU DÉFILÉ DE DIMBOVICIORA EST LE COMPLÉMENT OBLIGÉ D'UN SÉJOUR À CAMPOLUNG (page [396]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

À sept heures et demie du matin nous sommes prêts pour notre expédition. À peine sommes-nous partis depuis une heure, que nous éprouvons une série de déboires. Les eaux, fortement gonflées par les dernières pluies, ont emporté les ponts, et il nous faut suivre une route impraticable, descendre en plein lit des torrents, parfois très rapides, au risque d'être inondés dans la voiture. Tout autour de nous, le paysage révèle la plus grande misère. Les fermes, les huttes, les chapelles sont dans le plus triste état de délabrement, et l'on se demande vraiment si quelque cataclysme a secoué ce coin de terré où plus rien n'est debout et où tout semble voué à la destruction. À part quelques pêcheurs descendus dans les torrents et qui retiennent de grands filets pour capturer les poissons, nous ne voyons pas un seul habitant. Ce n'est qu'à Domnesci que l'animation reprend.

Domnesci n'est qu'un pauvre village, mais, à l'occasion du dimanche, tous les habitants ont revêtu leurs plus coquets atours. Dès que nous exhibons nos appareils de photographie, on nous entoure de la façon la plus sympathique. Nous n'avons qu'un geste à faire et ces braves gens se mettent en groupe, enchantés de poser devant nous. Il y a même certaines jeunes personnes pour qui l'objectif a un tel attrait qu'elles nous suivent pas à pas et que nous sommes obligés d'user d'artifices pour ne pas les retrouver constamment sur nos clichés. L'église du village, poétiquement abritée par un bouquet de grands arbres, est entourée d'une cour dans laquelle on pénètre par une porte de style très curieux. Cette porte, quoique appartenant à la plus misérable commune, perdue au fond des montagnes, est décorée d'adorables figurines d'anges et de saints, d'inscriptions et de guirlandes vraiment artistiques. Ces décorations sont dues à des artistes nomades qui, à force de reproduire les mêmes figurines, acquièrent de l'habileté et même un vrai talent.

DANS LE DÉFILÉ DE DIMBOVICIORA.—D'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES.

Le pope du village traverse en ce moment la route et regagne le domicile conjugal, un pain sous le bras. Il est déguenillé; il paraît si misérable, sous sa houppelande déteinte et sa haute toque brune, qu'instinctivement nous dirigeons notre objectif vers lui. Mais l'avouerai-je, nous sommes retenus par un certain respect devant cette pauvreté digne et fière, qui semble vouloir se dérober à nos regards peut-être indiscrets. Ces popes de village sont de très braves et très dignes gens, peu instruits, généralement aimés des populations dont ils partagent la triste condition, mais sur lesquelles ils n'exercent cependant que peu d'influence.

En remontant les pentes de la vallée de Domnesci on aperçoit, presqu'au sommet d'une colline, les coupoles scintillantes d'une église de village. C'est l'église de Slanic, charmante localité propre et coquette, en contraste frappant avec la région misérable et peu habitée que nous venons de traverser. Tout ce village respire l'aisance et la gaieté. D'énormes fermes étalent leurs vastes bâtiments, leurs larges et belles cours d'une propreté irréprochable. Des jeunes filles, fort jolies et à la mise élégante, vont, viennent, vaquant aux soins du ménage, au milieu des poulets, des dindons, des canards, qui sont les seuls hôtes actuels de ces grandes fermes. Le gros bétail en est absent. Durant tout l'été, il pâture en liberté dans les montagnes. Le soir, on le parque dans des enclos, et pas un abri ne le protège contre les intempéries.

Au sortir de Slanic, c'est la solitude qui recommence. Des pasteurs conduisant leurs troupeaux, des groupes de travailleurs tout blancs, se reposant sous les arbres des rudes fatigues de la fenaison, sont les seuls êtres vivants que nous rencontrions en chemin pendant la dernière partie du trajet qui nous sépare de Campolung. La route traverse une série de vallées poétiques qui descendent des Carpathes. Dans les lointains, de ravissants bois de bouleaux abritent de leur ombre les bœufs errant sur les coteaux. À gauche, toujours la chaîne bleuissante et vaporeuse des Alpes de Transylvanie. Mais plus une habitation, plus une hutte; et tout autour de nous c'est un silence de mort. Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, nous faisons notre entrée à Campolung.

Campolung est une jolie localité dont l'importance remonte à Radu Negru, fondateur de la principauté de Valachie. Il n'existe plus aujourd'hui que de faibles traces de l'ancien palais de ce prince; mais le grand monastère qu'il fonda à l'entrée de la ville, bien qu'ayant subi d'importantes restaurations, subsiste encore. Une tour romane, haute de 40 mètres, large de 6, donne accès à la cour intérieure du monastère. Cette tour imposante, dont le style rappelle l'influence lombarde, a beaucoup de caractère. C'est un des monuments les plus anciens et les plus appréciés de la Roumanie. La ville est si propre, si bien située, l'air y est d'une pureté si remarquable que, chaque année, bon nombre de citadins viennent y passer une partie de l'été.