Cette chaussée, qui est pour ainsi dire le Bois de Boulogne de Bucarest, est la promenade favorite et presque obligatoire de la société élégante et mondaine. Tous les jours, en hiver, alors que la neige recouvre la ville, et au printemps qui brusquement succède aux hivers rigoureux, c'est dans ces grandes avenues, de deux à quatre heures, un luxe inouï de traîneaux et d'équipages. En été, la chaussée est absolument déserte, et cette longue avenue solitaire, sans ombre, brûlée par le soleil, encadrée d'arbres sans vigueur, n'est pas faite pour enthousiasmer le voyageur.
À l'entrée de la chaussée s'élève le palais de l'ancien ministre Stourdza, chef du parti libéral. Ce palais colossal, bien qu'un peu surchargé d'ornements, n'en est pas moins une construction fort imposante. Il fait face au boulevard Coltei, de création récente, où l'on rencontre une série d'hôtels nouveaux, tout blancs, à l'aspect original. La plupart de ces constructions appartiennent à des particuliers riches; mais, de même que la chaussée, ce boulevard est désert, et les propriétaires de ces riantes habitations sont dispersés dans les lieux de villégiature recherchés en Roumanie.
Mais tous ces quartiers nouveaux, quelque riants qu'ils apparaissent, n'ont aucun cachet original, et l'on se prend à regretter que les Roumains, dans leur légitime ambition de placer Bucarest à la hauteur des grandes villes occidentales, se soient laissé entraîner à une véritable rage de démolition, au point d'effacer, pour ainsi dire, toute trace du passé. Ce que les guerres ont épargné, les Roumains, pour l'esthétique de leur capitale, le détruisent tous les jours.
Il reste pourtant un petit bijou d'église qui, malgré son état de vétusté, est encore appropriée au culte grec: c'est le Straviopolis. Cette construction, vieille de deux cents ans, est en style byzantin bâtard, avec un curieux péristyle arabe, aux arcades trilobées, empruntées au style mauresque. Les emprunts au style arabe sont, d'ailleurs, très fréquents en Roumanie, et constituent un des traits distinctifs de l'architecture roumaine.
Terminons notre promenade à travers la ville, par une visite à l'Université, qui renferme, outre les locaux destinés aux facultés de théologie, de médecine, etc., une grande salle réservée au Sénat roumain, ainsi que différents musées. Au musée d'archéologie, nous retrouvons les superbes fresques anciennes enlevées aux monastères, les manuscrits précieux, les tapisseries brodées. Mais la perle de ce musée est le trésor de Petrossa, autrement dit le trésor des Goths. Ce trésor se compose de dix pièces en or massif, datant du IIe siècle de notre ère. Il fut découvert en 1837 par des ouvriers qui le vendirent à vil prix à des bohémiens de passage. Ceux-ci, pour reconnaître la nature du métal, fendirent à coups de hache plusieurs de ces objets, entre autres un plat merveilleux, décoré de figurines à relief, qui se trouve au musée. Parmi les pièces qui échappèrent au massacre, il faut citer un diadème orné de gros grenats, une coupe enrichie de pierreries, une grande aiguière, un anneau massif. La découverte de ce trésor constitue une très importante révélation archéologique.
ENTRE CAMPINA ET SINAÏA LA ROUTE DE VOITURE EST DES PLUS POÉTIQUES (page [404]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
On ne peut quitter Bucarest sans visiter Cotroceni, le premier palais du roi de Roumanie, aujourd'hui résidence du prince-héritier Ferdinand de Hohenzollern. Le palais, entouré de jardins, est situé un peu en dehors de la ville, sur une colline boisée.
C'est un ancien monastère fondé en 1679 par un Cantacuzène, et quoique transformé et considérablement embelli il a conservé son aspect monacal: il est froid, sévère et triste. On y pénètre par une grande porte voûtée qui mène dans une première cour, où les cellules et les cloîtres sont convertis en communs. Au milieu d'une seconde cour, se trouve l'église, derrière laquelle s'abrite le palais, artistement orné de guirlandes et de cabochons en majolique. L'intérieur, qu'on nous permet de visiter en détail, est fort riche, et décoré avec tout le goût, le luxe et le confort modernes. Le grand hall est peuplé des victimes cynégétiques du prince: ours, sangliers, aigles, coqs de bruyère. Dans le cabinet de travail, de nombreuses cartes marines, des coupes, des plans de navires, indiquent les goûts et les études préférées de l'héritier de la Couronne. À l'étage, on trouve le home: les boudoirs, les salons privés de la famille, les chambres d'étude des jeunes princes, leurs salles de jeux, encombrées de jouets luxueux. Tout cela est gai, riant, séduisant, et forme contraste avec l'aspect austère de la façade extérieure. Entre Bucarest et Sinaïa, se rencontre Slanic, qui possède une des exploitations de sel gemme les plus importantes de la Roumanie. Un tronçon de chemin de fer, greffé sur la ligne principale, nous y mène directement.