UN COIN DE CAMPINA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Les couches de sel gemme s'étendent d'une manière ininterrompue, mais à des niveaux très différents, sur tout le versant moldave et valaque des Carpathes. Ainsi, à Rimnik-Sarat, en Moldavie, on voit une montagne de sel scintillant au soleil; dans d'autres régions, le gisement affleure le sol; mais le plus souvent il faut creuser à dix, vingt, et même trente mètres de profondeur. Certaines couches n'ont qu'une épaisseur de deux mètres et demi à trois mètres, mais la plupart ont une épaisseur beaucoup plus considérable.

Le sel roumain constitue une des grandes richesses du pays, et il pourrait, pendant des siècles, approvisionner l'Europe entière. En général, il est très blanc et cristallin, mais la qualité n'est pas partout la même, et l'on trouve, dans les meilleures salines, des veines striées de rubans noir bleuté. Ces stries indiquent la présence de l'argile, et le sel qui en provient n'est pas livré à la consommation: on s'en sert uniquement pour les besoins de l'agriculture. Parfois aussi, dans certaines couches, se rencontrent des poches pétrolifères qui communiquent au sel une saveur très caractéristique que l'on retrouve même dans le pain auquel on ajoute de ce sel.

Depuis 1862, l'État a monopolisé l'exploitation du sel gemme. Comme la production était trop importante en ces derniers temps, il a arrêté le travail dans les mines de Doftana, dont le produit annuel était de 25 000 tonnes, mais dont le sel était plus bleuâtre et de qualité inférieure à celui de Slanic. Il ne reste donc plus en activité aujourd'hui que les exploitations de Slanic, de Targul-Ocna et d'Ocna-Mare.

La profondeur actuelle de la mine de Slanic est de 100 mètres. Au passage de la cage de descente, on aperçoit à 20 ou 30 mètres une première galerie, puis bientôt on arrive au niveau de la grande salle, taillée en voûte comme une superbe ogive, de 60 mètres de hauteur. On se croirait dans une cathédrale de marbre, dont les murs scintillent sous les reflets blafards des grandes lampes électriques. Les parois ressemblent, en effet, à s'y méprendre, au marbre dépoli, et, comme pour rendre l'illusion plus grande encore, on a ménagé le long de ces énormes murailles des parties saillantes, formant contrefort, et représentant des piliers carrés.

Trois cents ouvriers, tout habillés de blanc, travaillent dans cette grande salle; quelques-uns ne conservent que le pantalon, car la besogne est rude. L'extraction se fait dans le bas dans le sol même, qui va ainsi toujours s'approfondissant. Depuis la muraille jusqu'au petit chemin ménagé au centre de la galerie pour la circulation des wagonnets, on creuse, à la pioche, des sillons parallèles, distants de 60 centimètres et ayant 20 centimètres de largeur sur 50 de profondeur. Puis, au moyen de lourds leviers actionnés par deux ou trois hommes, on détache du sol de gros blocs qu'on divise ensuite en morceaux de 25 à 50 kilos. Dans la salle que nous visitons, le travail est exécuté par des hommes libres, mais dans des galeries séparées, il est fait par des forçats. Avant 1848, ces malheureux, une fois descendus dans la mine, ne remontaient plus au jour, et bien peu d'entre eux survivaient à trois ou quatre années de ce régime barbare. Aujourd'hui, leur vie est devenue supportable et, tous les jours, après huit heures de travail en hiver et douze heures en été, ils rentrent au pénitencier. En outre, ils reçoivent une gratification de 60 à 80 bani par jour.

Le sel de Slanic est réputé le plus beau de la Roumanie, et ses salines seules fournissent au commerce 300 000 kilos par jour. On le débite sous deux formes: ou bien en gros blocs informes, ou bien pilé sur place et mis en sac. Après la Serbie, les principaux débouchés sont la Bulgarie et la Russie.

À peine avons-nous quitté Slanic, que nous entrons dans la région pétrolifère. Toutes les gares sont encombrées de wagons-réservoirs qui répandent au loin une odeur nauséabonde. Nous sommes dans le district de Prahova, qui occupe le premier rang dans la production totale du pays.