La brave femme, gardienne du refuge, nous présente du meilleur cœur son manteau de fourrure pour nous protéger contre le froid piquant de la montagne; mais nous nous contentons de la délicieuse tasse de café turc qu'elle nous offre, et qui, pris tout brûlant, calme promptement le frisson que nous avions ressenti à notre arrivée. Et pendant les quelques moments que nous passons encore chez elle, elle chante, en s'accompagnant de la mandoline, les mélancoliques chants nationaux roumains.

Si, par les jours de pluie, Sinaïa semble désert et maussade, dès que le soleil paraît quelles joyeuses envolées vers tous les coins de la forêt! La musique militaire éclate en bruyantes fanfares dans les jardins, tandis que la musique tzigane fait retentir les échos de la montagne de ses accents sauvages et passionnés.

Une des plus intéressantes excursions aux environs de Sinaïa est celle de Busteni, jolie localité située à quelque distance de là. Si l'on a le choix, il faut s'y rendre le dimanche dans l'après-midi. Busteni est alors le rendez-vous des paysans et des paysannes, qui viennent y prendre leurs ébats.

La route qui y mène est resserrée entre de superbes rochers rosâtres qui s'élancent vers le ciel, et la rivière Prahova, dont le lit énorme et en grande partie desséché est sillonné par une infinité de petits filets d'eau. C'est certainement un des coins les plus sauvages des Carpathes du sud. On est immédiatement au-dessous de ces énormes masses nues et dentelées, dont les premiers contreforts seuls sont couverts par la forêt.

Les habitants de Busteni ont revêtu aujourd'hui dimanche leurs plus beaux atours, et les paysannes scintillent sous les feux des paillettes qui recouvrent leurs toilettes de fête. C'est que tous les dimanches il y a des danses publiques dans le village. Aussi, de tous côtés, on entend les violons et les flûtes lancer leurs notes aiguës, et à chaque auberge les groupes se forment. Mais les vraies danses n'ont lieu que le soir.

Nous assistons ici, à une des curieuses petites scènes qui accompagnent les mariages roumains. À l'abri de la véranda d'une ferme se trouvent les parents et amis des futurs mariés. Tout à coup, la fiancée, en toilette voyante, le voile semé de paillettes d'or, s'échappe de la maison en courant, et se précipite sur la grand'route, feignant de fuir. Aussitôt le fiancé et deux de ses amis se mettent à sa poursuite, la rattrapent et l'entraînent de force dans la maison. Cette scène est, paraît-il, conservée dans les mariages roumains en souvenir de l'enlèvement des Sabines.

À Busteni, se trouve une des douze propriétés faisant partie du Domaine de la Couronne. On s'est plu à y ériger des écoles-modèles, des maisons-modèles, des fermes-modèles. On y trouve aussi des scieries, des fabriques de tissus: bref, c'est un modeste village en voie de devenir une vraie cité industrielle et riche.

Le Domaine de la Couronne exerce partout, du reste, une influence salutaire sur les campagnards. Grâce aux nombreuses écoles construites par l'Administration du Domaine, les paysans sont mis au courant de la manière rationnelle de cultiver la terre, et d'utiliser les derniers perfectionnements de l'agriculture. On leur enseigne ce qui concerne les plantations, l'élevage des bestiaux, l'agriculture. Tous les efforts de la Couronne, puissamment secondés par des auxiliaires intelligents, sont dirigés vers l'amélioration des classes rurales. Dans le cours de son règne, le roi a multiplié les voies de communication, tracé des grand'routes, fait appel aux ingénieurs étrangers pour construire des chemins de fer. D'autre part, rien n'a été négligé pour instruire le paysan, pour assainir son habitation, pour lui procurer l'outillage nécessaire, pour l'affranchir de ses nombreux exploiteurs. Mais, on ne saurait assez le répéter, le servage a laissé des traces profondes; et si certaines régions centrales, et notamment celle qui s'étend de Prédéal à Bucarest, se sont merveilleusement et intelligemment développées, les confins montagneux de la Roumanie sont encore, à peu de chose près, ce qu'ils étaient sous la domination turque.

Th. Hebbelynck.