Le château royal, Castel Pélès, prend son nom de la montagne sur laquelle il est situé. Vu de loin, il surgit d'une épaisse forêt de sapins que dominent les arêtes nues et rosées des monts Bucegi. Cette superbe construction, en briques et en bois, où le gothique se mêle au byzantin, est un ensemble harmonieux et séduisant de tourelles élancées, de pignons tronqués, avec de vastes terrasses et des balcons hardis. C'est un rêve d'artiste, de poète, et cet artiste, ce poète, c'est Carmen Sylva. En effet, qui parle de Sinaïa évoque immédiatement l'image de la souveraine, de la créatrice de cette charmante station d'été. La reine de Roumanie, on le sait, est une de ces femmes supérieures vivant de poésie, d'art et de mélancolie. Elle parcourt volontiers la forêt, elle en connaît tous les détours, et, pour pouvoir y rêver plus à loisir, elle s'est fait construire une demeure aérienne, un chalet suspendu dans des arbres, tout au sommet d'un de ces pics nombreux qui dominent Sinaïa. C'est le Nid de la Princesse, comme on l'appelle ici. De là, son regard s'étend sur tous les environs.

Il y a quelques années, il n'était pas rare de la voir errer dans les bois, revêtue, ainsi que les dames de sa suite, du charmant costume national, qui seyait à merveille à sa taille haute et majestueuse. Mais cette noble tentative pour remettre en honneur, parmi les dames de la haute société, le gracieux costume blanc, semé de broderies byzantines, n'a pas rencontré le succès qu'elle méritait. Les Roumaines, moins poétiques que leur souveraine, sont fascinées par les modes de Paris, et le costume national aujourd'hui fait tache à Sinaïa. On ne le retrouve plus guère que comme article de curiosité, au marché qui se tient le dimanche matin, le long de la grand'route. Des paysannes y étalent sur le gazon, au bord du chemin et sur les clôtures des jardins, leurs broderies superbes, des chemises aux dessins riches et variés, des voiles vaporeux et des articles de toilette travaillés avec un goût exquis et tout à fait artistique. Vraiment Sinaïa est un lieu de villégiature étrange! On croirait devoir rencontrer ici des succursales de toutes les grandes maisons de Bucarest, des magasins où la foule élégante puisse satisfaire tous ses caprices. Erreur!

BUSTENI (LES VILLAS, L'ÉGLISE), BUT D'EXCURSION POUR LES HABITANTS DE SINAÏA (page [408]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Nous avons parcouru Sinaïa-village. Il ne se compose que d'une ruelle tortueuse et fort en pente. On n'y voit qu'une modeste épicerie à côté de quelques misérables échoppes où l'on vend du poisson et des légumes. À Sinaïa même, vous trouverez un coiffeur, un photographe, des pâtissiers; mais tous les articles de nécessité première y font absolument défaut.

Ce qui fait l'attrait, le charme spécial de la localité, ce sont les ravissantes promenades qu'on peut varier à l'infini dans les vallées et sur le flanc des montagnes. Dès qu'on quitte la grand'route, on s'engage dans des sentiers parfaitement entretenus qui mènent au cœur même de la forêt; et c'est ici que l'on comprend le royal caprice de Carmen Sylva. On ne peut rien rêver de plus sauvage, de plus poétique, de plus idéal. C'est la forêt vierge, dans toute l'acception du mot. Des arbres de six mètres de pourtour à la base et hauts de cinquante mètres au moins, se pressent les uns contre les autres. Ce sont pour la plupart des sapins et des hêtres, dont la sombre verdure habille les rochers sur une grande altitude.

Tout le sol est tapissé d'immenses fougères et de mousse. Ça et là, d'énormes troncs renversés restent abandonnés sur le sol. Personne ne les enlève. La forêt fait partie du domaine royal, et le roi, qui ailleurs exploite très intelligemment ses propriétés, ne veut pas qu'on y touche, qu'on enlève quoi que ce soit à cette nature superbement sauvage; et l'ouragan seul peut renverser les géants de la forêt.

Chaque sentier de la montagne aboutit à un site différent. Le hasard nous mène à la promenade Sainte-Anne, à la limite de la forêt. Au delà, au-dessus de nos têtes, c'est une arête nue, d'un gris rosé, une arête qui paraît infranchissable; et pourtant, tout en haut, nous apercevons un pavillon qui semble nous narguer.

Mais il se fait tard, et le temps est incertain. Nous n'osons pas nous aventurer plus loin. Du haut d'un refuge, adossé d'un côté au rocher, tandis que de l'autre il repose dans les branches d'un de ces grands sapins que nous avons tant admirés, nous jouissons d'une vue remarquable sur les vallées profondes et verdoyantes qui s'ouvrent au-dessous de nous. Castel Pélès est à nos pieds, comme un minuscule jouet d'enfant, perdu dans l'immensité sombre. Sinaïa tout entier est caché par la forêt, et tout autour de nous c'est la solitude, le silence majestueux et profond.