Le monde qui nous entoure à l'hôtel est du monde officiel. C'est l'hôtel des ambassadeurs, des ministres à portefeuille. Il y a là des familles roumaines qui mènent grand train, et se distinguent par des allures fort mondaines.

Les grands noms qu'elles portent me rappellent une des particularités de l'état civil roumain. Ce n'est pas qu'on puisse mettre en doute l'authenticité de leur haute origine; mais, jusqu'en ces dernières années, l'hérédité des noms n'existait pas. Généralement même on s'appelait tout simplement Jean fils de Philippe, Philipesco, comme on dit en Serbie Pavitsh, fils de Paul, et chacun pouvait à son gré ajouter à son prénom le nom de son voisin, voire le nom d'un prince ou d'un général illustre, qu'il faisait sien, et transmettait à ceux de ses héritiers qui voulaient l'accepter. De sorte que ces grands noms, qui nous rappellent des personnages célèbres, ne doivent pas nous faire croire qu'on se trouve nécessairement en présence de leurs descendants, mais plutôt des descendants d'un admirateur de leur nom illustre.

Une rafale épouvantable, accompagnée d'une pluie diluvienne, a secoué nos fenêtres durant la nuit entière, et le matin, à notre lever, nous voyons les routes, lamentablement boueuses, se perdre dans un brouillard de triste augure. Que faire à Sinaïa quand il pleut? On n'y voit ni kursaal, ni casino; et dans les hôtels, trop étroits déjà pour le nombre de voyageurs qui s'y entassent, on trouve à peine un salon de lecture et une salle de billard. Malgré la pluie fine et persistante, nous nous décidons à faire une promenade d'exploration.

Montant un peu dans les bosquets derrière l'hôtel, nous arrivons bientôt au monastère. Fondé en 1695 par Michel Cantacuzène, il se compose, comme tous les monastères de quelque importance, de deux cours autour desquelles sont distribuées les habitations des moines et les dépendances du couvent. Au centre de chacune des deux cours, se trouve une petite église byzantine. L'une d'elles est aujourd'hui en voie de restauration, et, grâce au concours du roi, la restauration promet d'être fort belle.

Longtemps le monastère servit d'asile, dans les temps de troubles, aux habitants de la plaine, qui cherchaient un abri dans les montagnes; plus tard, il offrit encore l'hospitalité aux voyageurs.

Lorsque le roi Carol et la reine Élisabeth, attirés par le charme puissant, l'étrange poésie de la forêt de Sinaïa, la plus verte et la plus touffue des Carpathes, vinrent pour la première fois y passer une partie de la belle saison, c'est dans les dépendances du monastère qu'ils s'installèrent d'abord.

Ce n'est qu'après quelques années de villégiature qu'ils se décidèrent à construire, dans un vallon poétique, derrière le couvent, un château de plaisance qui, grâce au goût artistique de la reine, devint un des joyaux de la Roumanie. Bientôt, cet exemple fut suivi, et du sein de la forêt s'élevèrent, de tous côtés, de gracieuses villas, de ravissants chalets. Le Gouvernement construisit deux hôtels de passage pour les voyageurs: Sinaïa était créé.

UNE DEMEURE PRINCIÈRE DE SINAÏA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.