Le syndic qui m'accompagne me sort toutefois d'un de ses tiroirs une autre pièce assez curieuse. Lors de la chute du Second Empire français, le bruit se répandit parmi les Elbois que le vaincu de Sedan songeait à se retirer parmi eux. Désireux de lui prouver leur inaltérable amour pour le sang illustre dont il descendait, les habitants de Porto-Ferraio s'empressèrent de lui faire parvenir, par leur syndic, une adresse officielle, l'assurant du bonheur que cette nouvelle leur causait. Napoléon III répondit par la lettre suivante:

«Wilhemshœhe, 10 mars 1871.

«Monsieur le Syndic,

«J'ai reçu l'adresse par laquelle les habitants de Porto-Ferraio m'offrent l'hospitalité dans leur ville, pensant que j'avais choisi l'île d'Elbe pour y fixer ma résidence; quoique cette nouvelle n'ait jamais eu aucun fondement, je suis heureux du témoignage de sympathie qu'elle a provoqué, et dont j'ai été vivement touché. Veuillez, Monsieur le Syndic, vous faire, auprès de vos concitoyens, l'interprète de mes remerciements et croire à mes sentiments.

«Napoléon.»

LA FAÇADE EXTÉRIEURE DU «PALAIS» DES MULINI OU HABITAIT NAPOLÉON À PORTO-FERRAIO (page [101]).

Au rez-de-chaussée se trouve une partie de la bibliothèque impériale. Les titres des livres, qui se reconnaissent à l'initiale dont leur reliure est marquée, sont curieux à parcourir, car ils montrent l'universelle éducation qu'aimait à se faire l'Empereur, s'intéressant à tout et lisant tout, afin de pouvoir parler de tout. À côté des œuvres de Vauban et de Maurice de Saxe, d'ouvrages divers de mécanique, de chimie et de science militaire qui l'intéressaient directement, se remarquent de nombreux livres d'histoire ancienne et moderne, des livres d'archéologie, d'histoire naturelle et de littérature: Montaigne, La Fontaine, Don Quichotte, soixante volumes de Voltaire. Lui-même s'était constitué cette solide bibliothèque par des livres qu'il avait fait venir du continent. Mais ce que l'on est le plus étonné de trouver parmi ces volumes, c'est un nombre relativement considérable d'ouvrages d'imagination, dont le principal est le Cabinet des Fées, quarante tomes où sont réunis les contes et les légendes de l'humanité, de toutes les époques et de tous les pays, depuis les contes des Mille et une Nuits jusqu'à ceux de Fénelon et de Perrault, jusqu'aux fables de l'Inde et de la Chine. C'est qu'en effet, par une réaction morale fréquente en psychologie, Napoléon, force brutale, était aussi un chimérique et un rêveur. Cette idée même de faire de l'Europe entière un seul empire réuni sous son sceptre, avait-elle été autre chose qu'une immense chimère? Nous le verrons ici méditer de bâtir, comme un Louis de Bavière, quelque fantastique palais sur les pics de Volterrajo, s'extasier sur le Monte Giove de l'infini du ciel et des nuées qui l'enveloppent, de ses nuits ruisselantes d'étoiles, et aimer à se perdre sous les ombrages touffus, aux sources murmurantes de la montagne de Marciana. Ossian et sa romantique poésie avaient, on ne l'ignore point, enthousiasmé sa jeunesse, et il conserva en lui, toute sa vie, quelque chose des vieilles superstitions corses qu'il avait sucées avec le lait maternel. Et c'est pourquoi, s'il condamnait officiellement «ces rêveries du passé», il est permis de supposer, en face de ces livres, qu'il ne répugnait pas à lire parfois, pour s'endormir le soir, l'histoire d'Ali-Baba et des Quarante Voleurs ou celle de la Belle aux cheveux d'Or et de l'Oiseau Bleu.